Jésus-Christ ressuscité et ses disciples

ou

la paix de l’intelligence.[1]

Par le Père Ventura, ex-général des Théatins

S. Luc,  chap. XXIV; S. Jean, chap. XX.

Stetit Jesus in medio eorum ; et dicit eis : Pax vobis.  (Luc. XXIV)

Nous l’avons déjà fait remarquer bien des fois, les mystères du Dieu Sauveur se rattachent, s’harmonisent, se correspondent les uns aux autres d’une manière admirable. C’est ainsi qu’il fit annoncer par ses anges, au moment de sa naissance, la paix aux hommes.[2] Il promit de nous laisser la paix, avant d’aller mourir pour nous[3], et le premier salut qu’il fait aux apôtres, le premier souhait qu’il leur adresse, la première promesse qu’il leur renouvelle, le premier don qu’il leur accorde, en se présentant aujourd’hui pour la première fois devant eux, après sa résurrection, c’est encore la paix[4]. Car, nous dit Bède, c’est à cette fin que le Fils de Dieu a pris la chair humaine, qu’il est mort et qu’il est ressuscité ; il voulait remettre les hommes dans le chemin perdu de la paix de Dieu[5].

Mais Jésus-Christ n’excite, en ce jour, les disciples à l’espérance et à l’amour par ses promesses, qu’après les avoir solidement établis dans la foi par les preuves les plus certaines de sa résurrection. Il ne leur donne la paix du cœur qu’après leur avoir donné la paix de l’esprit ; prodige admirable et étonnant, que la grâce du Rédempteur a toujours renouvelé dès-lors, et renouvelle encore incessamment dans ces vrais fidèles dont les disciples étaient à la fois et, les prémices et la figure, en mettant leurs esprits en paix, au moyen de la vérité de sa foi, avant de mettre leur cœur en paix, au moyen de l’onction de sa charité !

Et puisque je rappelle que, dans une autre circonstance, dans un jour pareil, j’ai parlé de la paix que Jésus-Christ a annoncée et promise aujourd’hui, par rapport au sentiment, je veux vous faire considérer particulièrement dans cette instruction cette paix divine, par rapport à l’esprit ; vous expliquer le grand miracle de la grâce de la vraie foi, en donnant le calme, le repos, la paix à l’esprit humain ; afin que, pénétrés de la plus vive reconnaissance pour un aussi grand bienfait, nous répondions à l’amour par l’amour. Je veux avoir aujourd’hui la satisfaction de vous laisser unis à Dieu par la paix non-seulement de l’esprit, mais encore du cœur[6]. Commençons.

PREMIÈRE PARTIE.

De même que la mort de Jésus-Christ, pareille à une violente secousse, avait, nous dit saint Pierre Chrysologue, bouleversé toute la nature ; de même elle avait ébranlé et bouleversé bien davantage encore les esprits des disciples[7], Ils étaient dans l’impossibilité de concilier dans leur esprit tant de prodiges opérés par Jésus-Christ, avec les opprobres, de sa passion, tant de preuves de sa puissance avec, la catastrophe de sa mort, tant de preuves de sa divinité avec tant de misère de son humanité. Ainsi donc, continue à dire le même saint, qu’un vaisseau assailli en mer par une tempête furieuse, tantôt est poussé sur la cime des vagues irritées, et bientôt précipité dans les abîmes ; ainsi les esprits des disciples, agités par des sentiments contraires, tantôt s’élevaient jusqu’au ciel, tantôt retombaient jusqu’à terre, sans pouvoir atteindre le port de la paix de l’esprit, du repos du cœur[8].

Que fait donc le Dieu scrutateur des âmes, le Maître affectueux, à la vue du trouble de ses disciples ? Il vient les visiter ; et, par le force de cette même puissance qui lui fit dissiper en un clin d’œil la tempête et changer en tranquillité le soulèvement delà mer irritée (Matth. VIII), il ramène la paix dans leur esprit bouleversé[9].

Et remarquez bien cette expression : la paix soit avec vous ! car il avait déjà, continue à dire le docteur cité, il avait déjà, par sa résurrection, rendu le calme à la terre tremblante, l’éclat au soleil éclipsé ; l’ordre à la nature troublée, et recomposé toute la création bouleversée par la mort de son créateur. En disant donc : « La paix soit avec vous ! » « Pax vobis ! » c’était la même chose que s’il leur eût dit : Tandis que tout est revenu à la paix, vos esprits seuls sont dans le trouble, parce que vous balancez encore entre l’infidélité et la foi. Je viens donc en ce moment vous pacifier vous-mêmes, comme je viens de pacifier tous les êtres[10].

Oh ! le peu de foi des disciples ! En le voyant, les portes closes, entrer subitement au milieu d’eux, ils le croient un esprit[11], vu qu’il n’y a que la substance spirituelle qui ne soit point arrêtée par les obstacles matériels. Ils reconnaissent donc, dit encore saint Chrysologue, ils reconnaissent, en Jésus-Christ qui leur apparaît, un phénomène naturel de son âme humaine et non un prodige de sa puissance divine[12].

Jésus-Christ leur dit au surplus : « C’est moi, soyez sans crainte. Pourquoi êtes-vous troubIés[13] ? » Ce langage montre jusqu’à l’évidence que l’esprit des disciples était dans la frayeur, dans le désordre, dans le trouble : mais pourquoi ? C’est Jésus-Christ lui-même qui nous l’a révélé par les paroles qu’il continue à leur adresser : « Quelles sont donc les pensées qui jaillissent dans votre cœur ? », leur dit-il[14]. C’est-à-dire, selon la remarque de Bède, que les apôtres, au lieu de se rappeler les uns aux autres les révélations divines que Jésus-Christ leur avait faites, s’occupaient plutôt de pensées humaines qui, sorties de la terre, étaient venues comme une mauvaise herbe, embarrasser leurs cœurs[15]. Y a-t-il lieu de s’étonner que leur esprit soit dans la stupeur, leurs cœurs dans le trouble, leur imagination dans le bouleversement[16] ?

Tableau admirable, peinture fidèle de l’esprit humain, en l’absence de la lumière divine ! Il est en agitation, en désordre, en guerre continuelle avec lui-même ! Soyons convaincus que l’intelligence de l’homme est si bien formée pour la vérité infinie, que la vérité de Dieu peut seule la contenter : comme le cœur de l’homme est tellement formé pour le bien infini, que la charité pour Dieu peut seule le rendre heureux. Or, la vérité de Dieu, qu’on possède dans les cieux, par la béatitude de la vision, ne s’introduit en ce monde dans l’esprit que par la révélation de la foi tout comme la charité de Dieu ne s’établit dans le cœur que par la possession de la grâce. Comme donc le cœur n’a point de paix sans la possession de la grâce divine, ainsi l’intelligence n’a point de paix tant qu’elle est dans la privation de la foi. Ainsi que le cœur, qui résiste à la loi de Dieu, qui méprise sa volonté, n’a point la paix ; ainsi l’esprit qui résiste à la science de Dieu, qui méprise l’enseignement de la foi, n’a point de paix. De même que tous les biens créés ne sauraient rassasier le cœur fait pour le bien incréé de même toutes les sciences purement humaines ne sauraient satisfaire l’intelligence faite pour la vérité incréée. Comme donc le cœur, privé de la grâce divine, est toujours inquiet, vide, même en possédant tous les honneurs, toutes les richesses et tous les plaisirs; ainsi l’esprit, privé de la foi divine, quoique enrichi de toutes sortes de connaissances humaines, est toujours agité, toujours incertain, toujours malheureux.

Telle est, à ne pouvoir en douter, la situation funeste de l’incrédule et de l’hérétique. Peu importe que l’hérétique retienne ou professe retenir quelques-unes des vérités de la religion révélée, comme l’incrédule ou le déiste retient quelque chose de ce qu’on appelle le religion naturelle, puisque ces mêmes vérités chrétiennes, que retient l’hérétique, il ne les retient plus que comme des opinions plus ou moins probables aux yeux de sa raison, comme le fruit et la conquête de son intelligence, comme des opinions purement raisonnables et humaines, delà même façon que l’incrédule retient quelques vérités naturelles, comme fruit de son raisonnement, de son jugement et de leur évidence. L’hérétique, n’admettant des vérités chrétiennes, et l’incrédule, des vérités naturelles, que ce qui leur en semble admissible ; l’un, en assujettissant la révélation chrétienne à son propre jugement ; l’autre, toutes les vérités traditionnelles, la croyance de l’un et de l’autre se réduit finalement à ce seul principe : Je crois à moi-même. Et cependant il n’y a, pas même dans cette croyance, vestige de foi humaine, et bien moins de foi divine. En effet, ce n’est plus Dieu qui, par la bouche de ses ministres légitimes, parle à sa créature, en repait et nourrit l’intelligence du pain de sa parole, de sa vérité divine, mais c’est la créature qui se forme d’elle-même la science et la vérité de Dieu, et qui, en quelque façon, soumet Dieu à elle-même. Or, l’homme qui, en fait de croyance, ne prend pour guide que ses jugements et ses idées propres, ressemble à l’homme qui, en fait de morale, ne prend pour guide que ses instincts et ses passions ; et comme le cœur qui se soutient lui-même en tout, est misérable et malheureux ; ainsi l’esprit qui ne croit qu’à lui-même, est misérable, infortuné[17].

Voyez ce qui se passe chez les protestants instruits ; car, pour le peuple, chez les hérétiques mêmes, il croit sur le témoignage de l’autorité, j’oserais même dire qu’il croit catholiquement l’erreur ; voyez, dis-je, les protestants instruits : ils n’étudient, ne discutent, ne conversent, ne voyagent que pour voir, pour entendre, pour trouver quelque chose qui les fixe, les repose, les satisfasse en matière de religion ; et pourquoi ? Parce qu’ils sont sans certitude, sans assurance concernant la religion qu’ils professent. De là vient qu’ils ignorent complètement la paix de l’esprit, laquelle est inséparable de la possession de la vérité certaine, immuable, infaillible, de la vérité divine qui ne se trouve que dans l’Église catholique. Demandez-leur s’ils sont tranquilles dans leurs croyances ; ils vous répondront que oui. Soyez sûrs, néanmoins, qu’ils se mentent à eux-mêmes ; car la vraie tranquillité de l’esprit n’est et ne sera jamais l’effet d’un assemblage arbitraire, bizarre d’opinions vaines et incertaines que l’homme s’est formé d’après son jugement, son goût, son caprice et ses passions. Ceux qui, parmi eux, sont ce qu’on appelle d’honnêtes gens, changent de couleur à une pareille question ; ils poussent des soupirs ; et, confus, humiliés, ils vous répondent « qu’ils ne le sont pas ! » Tel est l’aveu qu’un prince protestant, dernièrement en séjour à Rome, faisait au milieu d’un torrent de larmes. Exhorté à prier Dieu, afin d’en être éclairé, il répondit : « Oui, je le ferai, je le promets, je le jure. Je jure et je promets, au surplus, que, la vérité une fois connue, je ne balancerai pas à l’embrasser au prix des plus grands sacrifices. » Ô trait de la miséricorde divine ! Ce prince est venu à Rome protestant décidé, et il en est parti, on peut le dire, catholique ; car, avec les dispositions si généreuses et si pieuses où il est entré, il est impossible qu’il ne reçoive pas du Dieu de bonté le don de la vraie foi, et qu’il ne finisse pas par se déclarer catholique. Je tiens pour assuré que cette conversion s’effectuera sous peu à la confusion de l’hérésie, à la gloire de l’Église, à l’édification du monde. Mais revenons au cénacle.

Le bon Jésus ne laisse pas que d’avoir pitié de ses disciples affligés. Il avait conservé dans son corps très-saint les cicatrices de ses plaies ; et dans quel but ? Afin de guérir, nous dit saint Augustin, par cette ressource digne de sa sagesse et de son amour, les plaies que ses malheureux disciples avaient au cœur ; et quelles plaies ? Les plaies de l’incrédulité[18].

Considérez avec quelle pressante sollicitude, avec quelle industrieuse charité, il s’applique à opérer cette guérison importante. En effet : « Que craignez-vous ? leur dit-il, Je suis votre Jésus, votre Père et Maître[19]. Venez, approchez-vous de moi : examinez bien les trous de mes mains et de mes pieds, et l’ouverture de mon côté que les clous et la lance m’ont faite sur la croix. Considérez donc, voyez que je suis bien le même qui a été crucifié pour vous[20]. Ne vous bornez pas cependant à me regarder ; portez aussi vos mains sur moi, touchez, palpez-moi tant que vous le voudrez ; convainquez-vous que j’ai vraiment un corps humain de chair et d’os comme le vôtre, que je ne suis, par conséquent, point un fantôme qui n’a ni os ni chair, mais votre même et identique Jésus- Christ[21]. »

Non content de ces preuves, il leur demande à diner, et il mange en leur présence, non plus par besoin de leur nourriture, mais pour les convaincre toujours davantage de la réalité de son corps. Après les avoir confirmés dans la vérité de sa résurrection, il ouvre, par sa lumière divine, leur intelligence ; il leur accorde la grâce de comprendre le sens spirituel et mystérieux des saintes Écritures[22] ; il leur fait connaître comment, non-seulement David dans ses psaumes, et les autres prophètes dans leurs prédictions, mais encore Moïse dans les cinq livres de la Loi, toute la religion ancienne dans ses rites, dans ses sacrifices, ont raconté, par anticipation, sa vie, ses miracles, ses œuvres, ses mystères, ses sacrements ; que tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a souffert, toute la carrière qu’il a parcourue, n’a été que l’accomplissement exact de tout ce qui avait été symbolisé par tant de figures, prédit par tant de prophéties ; et enfin que les tourments et les ignominies de sa Passion et de sa mort, loin d’être un motif de faire douter de sa mission divine, en ont été, au contraire, le sceau et la preuve, vu qu’une résurrection glorieuse a succédé à cette passion et à cette mort ; vu qu’il n’aurait point été véritablement le Messie, s’il n’était point mort et ressuscité[23]. Puis, soufflant sur les apôtres : « Recevez, leur dit-il, le Saint-Esprit, en vertu duquel, toutes les fois que vous remettrez ou que vous retiendrez aux hommes leurs péchés, ils leur seront véritablement remis ou retenus de Dieu[24]. » C’est ainsi qu’il institua le sacrement précieux de la pénitence. Enfin il leur enjoignit de prêcher en son nom la pénitence et le pardon des péchés, en commençant par Jérusalem, chez toutes les nations[25]. Paroles magnifiques, dit le Vénérable Bède, par où, après avoir révélé la vérité de son corps réel, il manifesta aussi l’unité de son corps mystique, l’Église ; par où il annonça que cette Église, née à Jérusalem et répandue par toute la terre, composée de Juifs et de Gentils, ne serait qu’une seule et même Église[26].

Pendant que le Seigneur, plein d’amour, manifestait sensiblement par la parole cet enseignement divin à l’oreille des disciples, sa lumière et sa grâce opéraient invisiblement dans leurs esprits et dans leurs cœurs. Aussi, tout en écoutant des vérités aussi importantes, ils les croient, les goûtent, les aiment ; en sorte que ces mêmes disciples, qui venaient d’avoir devant les yeux le Seigneur sans le voir, qui venaient de l’entendre parler sans le reconnaître ; maintenant qu’ils croient, ils le voient, le prennent pour ce qu’il est, le Rédempteur ressuscité dans la réalité de son corps glorifié. Voilà cette foi sainte et divine, produisant ses propres effets : elle tranquillise, en effet, leur intelligence troublée ; elle en dissipe tout doute et elle y détruit toute crainte ; elle les rassérène et les calme : et cette paix de l’intelligence, fruit de la foi, en descendant dans leurs cœurs, en apaisant leurs sentiments bouleversés, s’y répand et s’y convertit en joie ; joie qui se montre à travers leurs yeux, qui transpire sur leur visage, qui se peint dans leurs actes, dans leurs paroles, qui se traduit et se manifeste par les paroles d’une immense jubilation[27].

  Or, la doctrine catholique n’est que cette même doctrine que le Fils de Dieu vient de révéler en ce jour à ses disciples. Ce que Jésus-Christ a fait aujourd’hui avec eux, l’Église continue à le faire en son nom, par son ordre et avec son autorité, à l’égard de tous les fidèles ; d’où il suit qu’en écoutant docilement l’Église, c’est exactement comme s’ils écoutaient Jésus-Christ en réalité[28]. Ils voient, à leur tour, ce Sauveur ressuscité, avec les yeux de l’intelligence et de la foi. Delà vient que l’enseignement de l’Église produit exactement dans l’esprit et le cœur des vrais fidèles les mêmes effets précieux que la révélation et l’enseignement de Jésus-Christ ont produits en ce jour dans l’esprit et le cœur des disciples. Il apporte la tranquillité, la paix de, l’intelligence, qui se convertit à son tour en un sentiment de joie pour le cœur[29].

Il est d’expérience que la paix de Dieu, au témoignage de Théophylacte, est le bien mystérieux qui unit, associe, harmonise toutes les choses et les dispose dans leur ordre naturel[30]. C’est pourquoi elle se répand partout, s’étend sur toutes les créatures, et l’harmonie de l’ordre qu’elle y produit est ce qui constitue principalement leur forme et leur beauté[31]. Quant à nous, hommes, composés que nous sommes de deux substances, l’âme et le corps, nous participons à cette paix en deux façons. Relativement au corps, nous avons en nous la tranquillité et la paix, quand les éléments qui le composent sont dans leur équilibre naturel, et quand les membres qui le constituent sont parfaitement harmoniques entre eux par leurs formes et leurs proportions : dans le premier cas, cette paix corporelle s’appelle santé ; dans le second, beauté[32]. Relativement à l’âme, nous participons à cette paix par le zèle à pratiquer les vertus qui nous mettent en communication avec Dieu[33]. Ce qui signifie, en d’autres termes, que l’esprit et le cœur de l’homme ne sont en paix que lorsqu’ils sont placés dans leur ordre naturel ; et ils ne sont constitués dans leur ordre naturel, qu’autant, comme on vient de le dire, que l’esprit et le cœur sont unis à Dieu par les relations de connaissance et d’amour qui leur sont naturelles. Or, on ne connaît bien Dieu que par la révélation de la foi, comme on ne l’aime véritablement que par la communication de la grâce. La religion catholique, étant la révélation unique et légitime de la foi, elle seule place l’intelligence dans son ordre naturel à l’égard de Dieu. C’est donc elle seule, selon la prophétie, qui fait asseoir le peuple fidèle au sein des beautés et de la tranquillité de la paix[34].

Afin de comprendre encore mieux une doctrine aussi profonde et aussi importante, considérez bien, mes très-chers frères, que l’intelligence humaine, passive en son principe[35], active dans son développement[36], a deux inclinations également naturelles, deux besoins innés, deux aptitudes primitives et indestructibles : le besoin de croire et celui de raisonner. Les religions sensuelles, comme l’idolâtrie et le mahométisme, imposées par la force et maintenues par la politique, ont pour principe, qu’on doit tout à l’autorité, et rien à la raison. Les religions de l’orgueil, au contraire, comme toutes celles des sectes hérétiques, établies par l’amour-propre blessé, et défendues par l’esprit d’indépendance absolue, ont pour principe, qu’on doit tout à la raison, et rien à l’autorité. Or la vérité, comme la vertu, se trouve dans le milieu, parce que la vérité est la vertu de l’intelligence, comme la vertu est la vérité du cœur. L’enseignement catholique donc, établi et conservé dans son intégrité et dans sa pureté par la sagesse, la puissance et l’amour de Dieu, est dans le milieu des deux systèmes indiqués et dans lesquels se résument toutes les religions de fabrication humaine. Il a pour principe : soumission de la raison à l’autorité légitime, et usage légitime de la raison. C’est pourquoi saint Paul a dit : « Commençant par captiver l’intelligence par l’obéissance de la foi, que votre obéissance soit raisonnable[37] », c’est-à-dire que, tandis que les religions sensuelles proclament : Croyez sans raisonner ; que les religions de l’orgueil crient : Raisonnez sans croire (car opiner n’est pas croire) : l’enseignement catholique seul prêche constamment : Croyez et raisonnez. C’est pourquoi encore, tandis que la conséquence naturelle de toutes les religions sensuelles est l’extinction de toute science, et leur dernier mot : ignorance ; et qu’au contraire, la conséquence naturelle de toutes les religions de l’orgueil est l’extinction de toute foi, et leur dernier mot : incrédulité ; le Catholicisme seul a pour conséquences naturelles de conserver simultanément la science et la foi, et son dernier mot est : croire et savoir. Voilà ce qui a inspiré à un profond philosophe chrétien de nos jours (De Maistre) cette belle exclamation : « Je jure, par la vérité éternelle, que la science et la foi ne peuvent être conservées hors de l’Église catholique. » Car, en effet, la science ne conduit point au joug d’une foi humaine et servile, imposée par une autorité purement humaine ; et la foi ne peut se soutenir en face d’une science intempérante et orgueilleuse qui rejette tout frein d’autorité. Dans l’économie de renseignement catholique, au contraire, où la dépendance est raisonnable et la raison est dépendante, la science n’a rien à craindre de la foi, ni la foi de la science. Car, comme l’a dit agréablement le même savant écrivain : « La science est un dissolvant qui dissout tous les métaux, à l’exception de l’or ; » ce qui signifie que la science détruit, anéantit toutes les religions humaines ; qu’elle n’est impuissante que contre la religion catholique, parce que cette religion seule est céleste et divine.

Tandis donc que les religions sensuelles, satisfaisant aux besoins que l’homme a de croire, éludent le besoin qu’il a de raisonner ; que les religions de l’orgueil, au contraire, secondant le besoin de raisonner, ne satisfont point celui de croire : la religion catholique seule, en commandant la foi et en dirigeant la science, résout le grand problème qui consiste à concilier ensemble la raison et l’autorité, la science et la foi ; elle seule répond au besoin que l’homme éprouve de croire et de raisonner ; seule, par conséquent, elle place l’intellect humain dans l’ordre qui lui est naturel et l’y maintient. Et cet ordre naturel, c’est pour l’esprit un état de tranquillité et de paix, puisque l’état de paix n’est pour les êtres, de quel que ordre qu’ils soient, que l’état où tout est en son rang naturel.

Ajoutez encore, cependant, que l’enseignement catholique, en plaçant ainsi l’intelligence humaine dans son état naturel, la fait se développer, la rectifie et la perfectionne ; car la perfection des êtres dépend aussi de la place qu’ils occupent dans leur état naturel. De là ce jugement droit, ce bon sens exquis, cette raison parfaite, qui distinguent les nations catholiques de celles qui ne le sont pas. Considérez bien, en effet, les nations catholiques ; et vous verrez que, à mesure qu’elles s’éloignent plus ou moins de la doctrine catholique, elles sont plus ou moins stupides, extravagantes, aveugles, bizarres ; qu’elles ont une manière de juger les choses plus ou moins défectueuses ou exagérées ; un sens pratique plus ou moins altéré, anormal ou incohérent, une logique plus ou moins imparfaite ; une raison à laquelle quelque chose semble toujours manquer. Vous verrez que, chez elles, l’homme, dans sa manière de penser, de juger, de se conduire, est quelques degrés au-dessous ou en dehors du dictamen de la saine raison, des véritables règles de l’humanité : tandis que les nations catholiques, dans la diversité même de mœurs, d’usages, de lois, de langage, qui les distingue, présentent à l’observateur philosophe un type égal, une forme harmonique de bien juger des choses, une logique saine, un sens droit, un tact délicat commun à toutes. En sorte que le vrai homme, l’homme naturel, l’homme entier, l’homme parfait, en qui la raison est complète, entière, généralement parlant, se trouve dans les contrées catholiques, en compagnie du christianisme entier, de la doctrine saine, de la foi vraie, de la religion parfaite. Tout en formant le chrétien véritable, l’enseignement catholique forme encore l’homme vrai.

Les effets précieux que renseignement, catholique engendre dans l’ordre naturel, ne sont que la conséquence des effets bien autrement importants qu’il produit dans l’ordre surnaturel. La vraie foi n’est jamais séparée de la grâce dont elle est le fruit, et qui, tout en la fortifiant, en l’élevant, en la perfectionnant, la fait encore devenir, pour l’intelligence, une source secrète de paix et de tranquillité spirituelle et divine, à laquelle l’hérétique et le protestant sont totalement étrangers. Écoutez : le saint ministère que j’exerce me fournit souvent l’occasion de voir un grand nombre d’hérétiques de toutes les sectes ; de considérer de près ces intelligences dominées par les préjugés, tyrannisées par l’erreur, désolées par le doute, qui vous nient aujourd’hui ce qu’elles vous ont accordé hier, pour vous accorder ensuite demain ce qu’elles vous ont nié aujourd’hui. Ô malheureux élèves du jugement privé ou de l’orgueil ! J’ai observé qu’ils ne sauraient demeurer quelques minutes avec l’un de nous, sans discourir aussitôt de religion. Ils veulent toujours raisonner, Sans cesse discuter sur les opinions religieuses d’autrui, parce qu’ils ne sont pas tranquilles sur les leurs : et, toujours timides, toujours incertains, toujours agités dans le flux et reflux de pensées contradictoires, je me suis convaincu qu’ils n’ont jamais ni paix ni trêve avec eux-mêmes ; et qu’ils sont les preuves vivantes de cette vérité exprimée par Isaïe, que « le cœur de l’impie est semblable à une mer constamment agitée par les tempêtes[38]. » Ramenant alors le regard sur mon intelligence attristé parr la vue de tant de misères, de tant de désolation, de tant de vide, et y rencontrant le trésor précieux de la vraie foi que l’enseignement catholique y a déposé, que la bonté divine y a maintenu, je me dis à moi-même : « Oh ! que je suis heureux ! Je n’ai pas besoin de me fatiguer à raisonner, de m’épuiser à discuter sur l’affaire très-importante de la religion ! Je n’ai rien à demander sur ce sujet aux sectes religieuses, à la raison, à la philosophie ! Je sais, relativement à Dieu, à Jésus-Christ, à l’âme, à la loi, à la vie future, ce qu’il m’est nécessaire de savoir. Et il en est comme je le sais et comme je le crois : j’en suis assuré d’une certitude absolue, métaphysique, infaillible, parce que le Dieu qui me l’a révélé par l’Église, est la vérité infinie. Je suis tranquille, sûr, content, heureux dans ma foi. » À ces considérations, je vous confesse, mes chers frères, pour la gloire de Dieu et l’édification commune, que je connais tout le prix et tout le bonheur d’être fils et disciple de la véritable Église ; je sens tout le poids de la reconnaissance que je dois à Dieu pour un aussi grand bienfait ; et j’éprouve un sentiment si exquis, si intense de consolation, de joie, de plaisir spirituel, que je ne saurais l’expliquer en aucune façon[39].

Pour vous, mes chers frères, qui partagez avec moi le même avantage et la même félicité de posséder la certitude, la sûreté, la plénitude, la paix de la vraie foi, vous éprouvez aussi les mêmes sentiments. Ils sont le partage de toute âme catholique qui croit d’une foi humble, sincère, ferme, fervente, amoureuse à la parole de Dieu révélée et enseignée par le ministère infaillible de l’Église catholique. Ô félicité du véritable enfant de l’Église, et partant du vrai disciple de Jésus-Christ ! Assuré de posséder la vérité de Dieu, non-seulement il la maintient avec jalousie, il la serre contre son sein avec transport, mais encore il s’y abandonne, s’y complaît, s’y repose avec une confiance immense, avec une tranquillité parfaite[40]. Il fait à peine quelques différences entre voir et croire, entre posséder et attendre. Il lui semble avoir sous les yeux ce qu’il croit avec l’esprit et le cœur, tant il en est profondément pénétré et assuré ! C’est ainsi qu’au moyen de la foi, il savoure déjà sur la terre les prémices de cette paix de l’intelligence, de cette joie infinie qui sera le fruit de la vision de Dieu dans le ciel[41].

Mais souvenons-nous que, tout catholiques que nous sommes, nous ne saurions jouir véritablement de cette paix délicieuse de l’esprit, produit de la vraie foi, si nous n’avons encore dans le cœur la paix des affections, produit de la grâce. Le cœur en tumulte, par le désordre des passions, ne laisse pas sentir la joie de l’esprit, qui est dans le calme par la vérité de la foi. Quand on vit comme on croit, quand la croyance est en harmonie avec les œuvres, la profession avec la vie, l’intelligence avec le cœur; alors, oui, alors seulement, la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment de plaisirs mondains, descend sur l’homme, en possède l’âme tout entière et la rend dès ce monde même véritablement heureuse. Ô paix de l’âme ! que le monde promet sans cesse, sans pouvoir la donner jamais ! ô paix de l’âme ! que tous cherchent et qu’un petit nombre seulement trouve ! ô paix de l’âme ! vrai trésor, consolation, délices de celui qui la possède ! ô paix de l’âme ! qui ne découle que des plaies de Jésus-Christ ressuscité, qu’on ne rencontre qu’au pied de l’arbre de la croix, qui ne germe que dans le champ de la véritable Église ! ô paix de l’âme ! qui nait dans l’intelligence par la foi à la parole divine, et qui s’établit dans le cœur par la possession de la divine charité ! Ah ! conservez-la soigneusement en vous, ô chrétiens, si vous avez l’avantage de la posséder ! Si vous en êtes privés, si vous l’avez perdue ; sacrifiez volontiers, elle en vaut bien la peine, l’esprit et le cœur, afin de l’acquérir par l’humilité de la croyance et par la sainteté de la vie[42]. Quiconque ne se procure pas cette paix divine dans le temps, se flatte en vain de la trouver, de la posséder dans l’éternité !

SECONDE PARTIE.

BÉNÉDICTION.

Les évangélistes rapportent que Notre-Seigneur, à l’expiration de son divin ministère sur la terre et après avoir entretenu ses disciples du royaume de Dieu pendant quarante jours consécutifs[43] ; au moment de s’en séparer visiblement pour retourner au ciel, ayant élevé ses bras divins, les bénit de ses mains mêmes autrefois percées par les clous et qui conservaient les cicatrices glorieuses des plaies, voulant montrer, sans doute, que toute bénédiction provient du mérite de ses plaies, du sacrifice de sa croix[44].

Or, ce même divin Sauveur a dit aussi, dans la personne de ses apôtres, à tous les prédicateurs légitimes de son Évangile : « Comme mon Père m’a envoyé vers vous, ainsi je vous envoie également instruire le monde[45]. » Et, par ces paroles, il nous a ordonné de faire à notre tour, avec les autres, ce qu’il fit lui-même avec ses disciples : de là est venue la coutume pieuse que les ministres de la parole sainte, après avoir évangélisé un peuple, élèvent aussi leurs mains sacerdotales sur ce peuple et le bénissent avec la croix et par les mérites du Crucifié[46]. Voilà ce que votre piété attend aujourd’hui de moi à la fin du ministère apostolique que j’ai eu, je ne dirai pas l’honneur, car ce serait vous faire un compliment profane, mais la sainte satisfaction en Jésus-Christ d’exercer auprès de vous.

À mon tour, bien que le plus indigne des prêtres, des prédicateurs de Jésus-Christ, ainsi que ce divin Sauveur à ses disciples, je vous ai parlé du royaume de Dieu pendant ces quarante jours mystérieux qui viennent de s’écouler[47].

J’ai entrepris, il est vrai, de vous expliquer les principaux mystères opérés par le Rédempteur du monde durant sa vie et dans l’ordre de la grâce et dans celui de la nature ; mais telle est la richesse, la fécondité de ses œuvres, que ce sujet m’a entraîné à vous faire connaître mieux l’importance, la majesté, la grandeur de sa religion, la magnificence de ses mystères, la vertu de ses sacrements, l’économie de sa grâce, la vérité de sa doctrine, les commandements de sa loi, la perfection de son culte, la nécessité de son Église, l’efficacité de ses exemples, les richesses de sa miséricorde, les délices de son amour, le bonheur de croire en lui, de lui appartenir, de lui obéir, de le servir, de l’aimer, de le posséder; en un mot, je vous ai entretenus du règne de Dieu parmi les hommes et des hommes avec Dieu[48].

Mais que dis-je ? Je vous ai parlé ! Non, non, j’ose l’affirmer, ce n’est pas moi qui vous ai parlé, mais Dieu ; car, persuadé qu’on n’annonce Dieu avec fruit qu’en le faisant parler lui-même ; que sa parole seule éclaire l’homme, comme sa main seule l’a créé, je me suis, autant qu’il m’a été possible, retiré, effacé dans ma misère, dans mon néant. J’ai fait en sorte que l’Évangile seul de Jésus-Christ parlât à vos esprits, et son cœur à vos cœurs. Je ne doute aucunement que vos cœurs si chrétiens et si pieux, à travers le voile grossier de mes paroles, n’aient entendu, saisi ce langage de l’amour divin, et n’y aient répondu avec amour. Je m’en tiens pour d’autant plus assuré, à respect de la faveur avec laquelle vous m’avez accueilli, de la patience avec laquelle vous m’avez écouté, de la discrétion, de l’indulgence avec laquelle vous m’avez jugé, bien que vous n’ayez trouvé en moi aucun de ces artifices, de ces ornements profanes que plusieurs chrétiens de nos jours recherchent lors même qu’il s’agit de les entretenir du salut éternel.

Je suis donc assuré, puisque je connais par expérience Ia miséricorde divine, de l’efficacité de sa parole annoncée avec simplicité ; je suis assuré qu’après avoir ouï les œuvres de la sagesse, de la puissance, de la bonté de Jésus-Christ, vous connaissez et ressentez mieux l’avantage d’être chrétiens ; vous vous croyez plus heureux d’appartenir à l’Église catholique, seule sainte, seule, légitime, seule vraie ; que vous vous êtes affermis de plus en plus dans la grâce par où vous en croyez l’enseignement divin et en professez les lois pures et parfaites ; que vous avez résolu d’harmoniser vos œuvres avec votre foi, votre conduite avec votre nom de chrétiens ; que de la sorte le règne de Dieu, dont je vous ai parlé[49], est actuellement en vous et avec vous[50].

Daignez donc, ô Seigneur, daignez étendre du haut du ciel votre main miséricordieuse, afin d’achever l’œuvre commencée par votre grâce dans ces saints jours[51]. Du haut du temple de votre Jérusalem céleste, confirmez, par votre bénédiction, les résolutions salutaires que vous seul avez inspirées dans ce temple de votre Jérusalem terrestre[52].

Bénissez cet insigne Chapitre, avec son Chef illustre et ce clergé très-digne ; ne permettez pas que le zèle dont ces lévites sont animés pour leur sanctification et la splendeur de votre culte, s’éteigne jamais dans ce corps vénérable ; zèle qui forme les vraies pierres spirituelles de ce sanctuaire auguste, pierres plus resplendissantes et plus précieuses que les riches pierres matérielles qui en font l’ornement.

Bénissez cet auditoire si religieux et si fidèle, accouru avec tant d’empressement et d’assiduité pour entendre les œuvres de votre grandeur et de votre amour : faites que la semence de votre parole, tombée sur cette bonne portion du terrain de votre Église, y fructifie au centuple en grâces et en vertus.

Étendez encore cette bénédiction sur toute la cité de Rome, que vous avez privilégiée et distinguée avec tant de miséricorde et tant d’amour ; détruisez l’ivraie funeste que l’homme ennemi de l’homme, vient y semer secrètement sur le grain choisi de la vraie foi que vos apôtres Pierre et Paul y ont planté par leur zèle, fécondé de leur sang et conservé par leur protection. Rendez-en le clergé toujours plus saint, plus instruit, plus désintéressé, plus zélé ; les religieux plus édifiants, les vierges saintes plus ferventes, les supérieurs toujours plus sages, les inférieurs toujours plus dociles et plus soumis, les grands plus humbles, les riches plus généreux, les époux plus pudiques, les juges plus incorruptibles, les trafiquants plus honnêtes, les pauvres plus patients ; afin que Rome, sainte comme elle est fidèle, puisse offrir au monde chrétien, avec la confession d’une foi toujours pure, les exemples d’une vertu parfaite.

Mais où placerai-je le personnage le plus intéressant pour Rome, pour cet État, pour l’Église universelle, pour le monde ? le personnage le plus illustre, le plus digne et le plus saint qu’il y ait sur la terre, non moins par la haute dignité qui le revêt, que par la sagesse qui le distingue et par les vertus qui l’embellissent, l’immortel Grégoire XVI, votre auguste Vicaire sur la terre ? Souvenez-vous, ô Seigneur, que c’est vous qui l’avez choisi dans votre sagesse et qui nous l’avez donné dans votre miséricorde ; qui en avez fait le centre de l’unité, la pierre fondamentale de l’édifice de votre Église, le témoin sincère de votre révélation, le dépositaire fidèle de votre doctrine, l’interprète infaillible de vos oracles, le soutien de vos autels, le vengeur de votre loi, le conciliateur des différends religieux, le propagateur de votre religion. Ah ! répandez sur lui vos miséricordes en plus grande abondance. Vous lui avez déjà accordé de voir progresser rapidement le retour, retour désiré depuis trois siècles, de tant d’enfants prodigues à la maison paternelle delà véritable Église. Vous lui avez donné de voir que les prodiges de l’industrie humaine, qui ont détruit les distances et rapproché les peuples entre eux, servent à la propagation de la foi, et que, sur ces vaisseaux qui volent avec la rapidité de l’éclair, à côté de la cupidité mondaine, le zèle y monte aussi pour porter votre grâce, votre foi, votre sang, que ce zèle s’en va féconder, par la régénération des contrées de la superstition et de la barbarie. Vous lui avez donné de voir que des navigateurs audacieux, en mettant le pied sur des rives inconnues, n’ont fait qu’y porter vos ordres cachetés, dont ils ne pouvaient lire les caractères, et que, croyant avoir acquis ces rivages inconnus au profit de l’intérêt et de la politique, ils ne les ont découverts que pour votre vérité. Vous lui avez accordé de voir que le conquérant britannique a ouvert un monde nouveau, qui paraissait inexorablement fermé à la lumière de la vérité et de l’Évangile, et qu’en y plantant son étendard triomphant sans peut-être y songer, il y a planté la vraie croix. Enfin vous lui avez accordé de voir que le trouble des éléments, les crimes des hommes, tant de révolutions insensées, tant de catastrophes déplorables, qui ont bouleversé la terre, comme les déviations d’une comète semblent déconcerter l’harmonie du ciel, arrêtées, dominées par votre puissance suprême, se sont changées entre vos mains en facilité pour amener l’unité des peuples, pour faire comprendre même aux rois la nécessité de l’union et de l’obéissance à votre Église.

Ah ! Seigneur, comme vous avez accordé à ce grand Pontife de votre choix et de votre cœur de voir le commencement de ces merveilles de votre droite, lesquelles rendront ce pontificat mémorable aux âges futurs, accordez-lui aussi d’en voir l’achèvement, achèvement qui doit combler le ciel de joie, l’enfer de dépit, la terre de stupeur et de consolation.

Faites que, par la destruction des divisions et des schismes qui déchirent la grande famille des régénérés par le baptême, Grégoire soit pour tous les chrétiens ce qu’il a été jusqu’à présent, le médecin compatissant qui guérit toutes les plaies de l’erreur et du péché ; le nautonier charitable qui recueille tout le monde dans la barque de Pierre, dont il dirige le timon avec tant de vigilance, tant d’adresse et tant de courage ; le maître qui nous instruit tous ; le père qui nous accueille, nous embrasse, nous console tous ; le pasteur qui introduit avec lui, dans les pâturages éternels, tout le troupeau chrétien qui lui est confié[53].

À cette fin, répandez encore l’abondance de vos bénédictions sur tout le sénat apostolique, ornement de l’Église et de Rome ; sur tout le corps des pasteurs appelés à partager les sollicitudes du Pasteur universel ; sur tous les ouvriers et les ministres évangéliques occupés à ramener auprès de vous les dévoyés, par la force de la parole sainte et par la sainteté de leur vie ; sur tous les princes et les peuples chrétiens, afin qu’ils luttent d’une sainte émulation, pour glorifier votre nom, pour pratiquer vos lois, pour respecter, pour défendre votre Église.

Ô Jésus saint ! Jésus bon ! Jésus clément ! ô doux et miséricordieux Jésus ! souvenez-vous que ce jour est celui du pardon, de la grâce, de la miséricorde et de la paix ; répandez-la aujourd’hui à pleines mains, cette paix, cette miséricorde, cette grâce, sur cette terre sanctifiée autrefois par votre présence et par votre sang. Bénissez tous les enfants des hommes de votre bénédiction efficace et puissante, qui éclaire l’infidèle, ramène l’hérétique, purifie l’impur, réchauffe le tiède, perfectionne le juste, et, gage de confiance et de paix, change les persécuteurs en amis, les esclaves en enfants.

Je veux cependant, Seigneur, que, dans cette bénédiction où vous admettrez ceux-mêmes qui sont éloignés, tous les hommes se trouvent compris et présents. Oui, oui, je ne vous en prie, je ne vous en conjure pas seulement, mais je le veux, je l’exige de votre miséricorde, de votre sang, par votre mort, par l’intercession de Marie, votre très-sainte Mère et la nôtre : ne permettez pas qu’aucun de ce pieux auditoire se perde. Que tous aient votre bénédiction dans le temps, gage de celle de l’éternité ! Ah ! élevez, je vous en supplie, élevez aussi vos mains dans le ciel, pendant que moi, votre ministre indigne, et en votre nom, je les élève sur la terre. Après avoir parlé à ce bon peuple par ma bouche, bénissez-le aussi par mes mains[54]. Que cette bénédiction que je donne à tous de bon cœur, avec ce sentiment d’amour vraiment catholique où vous êtes mort pour tous, ne soit que l’écho de votre bénédiction[55].

 


[1] Quarantième homélie tirée de L’école des Miracles ou les œuvres de la puissance et de la grâce de Jésus-Christ, Fils de Dieu et sauveur du monde. Tome III, pages 516 à 546. Paris, Louis Vivès, 1857

[2] In terra pax homiuibus (Luc. II).

[3] Pacem meam relinquo vobis (Joan xxi).

[4] Stetit Jésus in medio eorum, et dicit eis : Pax vobis.

[5] Ad hoc enim natus, ad hoc passus, ad hoc est a mortuis resuscitatus ut ad nos Dei pacem reduceret (In Marc.)

[6] Pax vobis ; pax vobis.

[7] Non sic terram, sicut discipulorum corda passionis turbo concusserat (Serm.)

[8] Nunc Spiritus eorum tollebatur in coelum, nunc collidebatur in terram; et tali, in intimis eorum, procella sæviente, nullum quietis, nullum pacis portum poterant invenire (Ibid).

[9] Hoc videns scrutator pectorum Christus, qui solo nutu tempestates tranquillitate commutat, discipulos sua pace confirmat (Ibid.).

[10] Bene : Pax vobis : quia discipulis manebat adhuc bellum ; collidebat eos acriter fidei perfidiæque certamen (Ibid.).

[11] Existimabant se spiritum videre (Luc. 37).

[12] Dabant Christo non quod potest divina virtus, sed quod natura recipit humana (ibid.).

[13] Ego sum : nolite timere. Quid turbati estis (Luc. 36,38)

[14] Et cogitationes ascendunt in corda vestra.

[15] Cogitationes istae non desuper descenderant ; sed de imo, sicut mala herba, ascenderunt in cor (Loc. cit.).

[16] Conturba et conterriti discipuli (Luc. 36).

[17] Cette doctrine est très-longuement développée dans Les Beautés de la Foi, tom. II, lect. 6, § 15.

[18] Hoc expedire judicavit, ut cicatrices ejus servarentur, unde cordis vulnera sanarentur. Quae vulnera? Vulnera incredulitatis.

[19] Ego sum, nolite timere.

[20] Ostendit eis manus, et pedes, et latus, et dixit eis : Videle manus meas et pedes meos, quia ego ipse sum (Luc. 40).

[21] Palpate et videte, quia spiritus carnem et ossa non habet, sicut me videtis habere.

[22] Tunc aperuit illis sensum, ut intelligerent Scripturas.

[23] Quoniam necesse est impleri omnia quæ scripta sunt in Lege Moysi et Prophetis et Psalmis de me. Et dixit : quoniam sic scriptum est, et sic oportebat Christum pati, et resurgere a mortuis tertia die. (Luc).

[24] Insufflavit, et dixit eis : Accipite Spiritum Sanctum : Quorum remiseritis peccata, remittuntur eis, et quorum retinueritis, retenta sunt (Joan 21, 25)

[25] Et praedicari in nomine ejus poenitentiam et remissionem peccatorum in omnes gentes, incipientibus ab Jerosolyma (Luc. 47).

[26] Post commendatam sui corporis veritatem, commendat Ecclesia unitatem.

[27] Gavisi sunt discipuli, viso Domino (Luc. 40).

[28] Qui vos audit, me audit.

[29] Gavisi... (Ut supra).

[30] Pax enim Dei confoederat omnia.

[31] Pax diffunditur par omnem creaturam, cujus décor tranquillitas est.

[32] ln nobis autem manet, secundum corpus quidem in membrorum et elementorum commensuratione : quorum alterum pulchritudo, alterum sanitas appellatur.

[33] Secundum animant vero per investigationem virtutum, et communicationem (Expos.).

[34] Sedebit populus meus in pulchritudine pacis. ( Isa.)

[35] Intellectus passibilis.

[36] Intellectus agens.

[37] In captivitatem redigentes intellectum, in obsequium fidei…rationabile obsequium vestrum (Rom.).

[38] Cor impii quasi mare fervens, quod quiescere Don potest (Isaiæ, LXXVII)

[39] Superabundo gaudio.

[40] In pace in idipsum dormiam et requiescam.

[41] Gavisi... (Ut supra).

[42] Et pax Dei, quæ exuperat omnem sensum, possideat corda vestra et intelligentius vestras.

[43] Per dies quadraginta loquens de regno Dei (Act. 1).

[44] Et Dominus quidem Jesus, postquam locutus est eis (Marc. 16,) elevatis manibus suis, benedixit eis (Luc. XXIV).

[45] Sicut misit me Pater, et ego mitto vos (Joan. XX)

[46] Postquam locuti sint eis, elevatis manibus, benedicant eis.

[47] Loquens de regno Dei.

[48] Loquens... (Ut supra).

[49] Loquens... (Ut supra).

[50] Regnum Dei intra vos est (Luc, XVII ).

[51] Operi manuum tuarum porriges dexteram (Job. 14).

[52] Confirma hoc Deus, quod operatus es in nobis, a teniplo sancto tuo, quod est in Jérusalem (Psalm. LXVII ).

[53] Ut ad vitam, una cum grege sibi credite, perveniat sempiternam.

[54] Domine Jesu, postquam locutus est, elevatis manibus, benediceis.

[55] Benedictio Dei omnipotentis, etc.