Respecter le fond, ou respecter la forme ?

Ce texte est tiré des notes du 1er février 1970 du R.P. Michel, prêtre de la Congrégation du Sacré-Cœur, décédé en 1978 :

Que vaut-il mieux ? Respecter le fond, ou respecter la forme ? Et pour le dire sans ambages, ou insulter un “marchand d’erreur ou de mensonge” ou lui dire poliment qu’on “fait des réserves sur sa marchandise” ?

Il se peut que, de la réponse à cette question naissent des résultats ou des effets très différents et même opposés.

Une réponse polie peut ne pas convaincre ceux qui l’entendent et laisser au “marchand d’erreur” toute sa clientèle.

Une insulte peut “ouvrir les yeux” de quelque mal informé... Et quand nous disons insulte, nous ne disons pas “grossièretés” mais “invectives”, du genre de celles qu’employa Jésus dans sa vie publique.

Quand Jésus traite les pharisiens de « sépulcres blanchis », il les malmène certainement davantage que si nous les traitions aujourd’hui de “salauds”... En agissant ainsi peut-être ne voulait-il pas donner un exemple à suivre... Sans doute voulait-il rappeler avec une certaine force ce que nous aurions un jour tendance à oublier : que le fond passe avant la forme, que le respect extérieur des personnes ne doit pas passer avant le respect supérieur de la Vérité qui est le suprême respect de toutes les personnes y compris celle du Verbe Incarné qui s’est dérangé un jour jusqu’à mourir pour nous apporter la Vérité.

Et la “polémique” ? ... On n’en veut plus. C’est connu. Voilà des lustres déjà qu’on prétend la bannir de nos discours, de nos échanges, de nos journaux religieux, de notre prédication, de notre Enseignement. Une forme plus spirituelle, plus élaborée de “pacifisme”. « Pas de polémique »...

Mais gare à quiconque se permettra de penser (en le disant) autrement que nous...

Vous pouvez exprimer (disent-ils) une opinion différente de la nôtre, mais “pas de polémique”.

Vous pouvez essayer (disent-ils) de démontrer que vous avez raison contre nous mais... pas de polémique.

Mais qu’est-ce donc que la polémique ?

Personne ne veut le dire. Personne (peut-être) n’en sait rien. Ce que l’on sait, ou ce que l’on veut dire, c’est qu’il n’en faut pas. Et cela est très commode, car cela permettra, permet depuis longtemps de pouvoir tuer sans recevoir de coups... De pouvoir étouffer les âmes sous l’erreur sans entendre crier les victimes. On leur a dit : “Pas de polémique”.

Défendez-vous, mais ne frappez pas, mais ne criez pas, mais ne bougez pas. Et surtout pas d’armes à la maison. « Pas de polémique ».

Et dire qu’après la Vérité il n’y a rien de plus beau au monde que la polémique.

Cette lutte spirituelle contre l’erreur et le mensonge avec les seules armes de l’esprit mais le don de tout son être... « Combattre pour la Vérité, avec toute son âme ».

Jésus s’est incarné pour inaugurer la “polémique” chrétienne contre le monde et contre Satan.

Saint Paul premier patron des polémistes : « Argue, obsecra, increpa » (reprends, corrige, exhorte). « J’ai combattu le bon combat ».

– Mais la polémique divise les âmes !

Non, monsieur, ce n’est pas le combat qui divise. Si l’on n’était pas déjà divisé, on ne combattrait pas. Et quand on est divisé, il ne reste plus qu’à combattre... Ou à faire semblant d’être d’accord… Quitte à se frapper par derrière à la première occasion... et “sans polémique” !

La polémique est finalement le seul moyen de savoir où est la division, entre qui et pourquoi. Et la lutte franche, loyale vaut bien mieux que la subversion.

Il en y a de nos jours qui crient après la paix et contre la guerre,... et qui n’auront de cesse d’avoir dressé les uns contre les autres tous les habitants de la planète. Ils ne veulent pas la guerre mais la révolution. Ils ne veulent pas qu’on se batte pour des idées mais seulement supprimer tout ce et tout ceux qui s’opposent encore (si timidement il est vrai) à leur idéologie... Mettons tout par terre, mais pas de guerre. Et les bonnes âmes, les gens à qui on a appris à respecter la “forme” répètent à qui mieux mieux : pas de guerre... Jusqu’à ce qu’ils en meurent, eux et leurs enfants.

– Mais nous, chrétiens, nous n’avons pas d’ennemi...

Alors pourquoi Jésus nous demande t’il d’aimer nos ennemis ? Pourquoi nous a-t-il prédit que le monde entier se déchaînerait contre nous ?

– Mais nous devons gagner nos adversaires par la douceur et la patience...

C’est vrai ! Et c’est tellement vrai que Jésus lui-même a béatifié les doux, en disant qu’ils posséderont la terre. Mais de quelle “douceur” parlait-il ? L’instant d’après il disait aussi : vous êtes le sel de la terre, cette terre promise aux doux. Preuve que douceur et sel vont très bien ensemble.

Et que la douceur chrétienne peut avoir une certaine saveur saumâtre...

Quand Jésus fustige les marchands du temple et les pharisiens il use de douceur, mais de cette douceur salée qui conserve les bons en traitant les autres comme il se doit. La Bible dit de Moïse qu’il n’y eut pas d’homme aussi doux que lui. C’est à considérer de près... et ce concept que la vulgate a traduit par le terme “mitis” (doux) n’est peut-être pas aussi sucré, aussi doucereux qu’on pourrait le croire.

Il y a une douceur convaincante et forte qui s’accommode très heureusement avec la polémique.

Et on peut très justement combattre un ennemi sournois et implacable avec les armes d’une impitoyable douceur... Le tout est de ne pas accorder aux mots plus (ou moins) qu’ils ne veulent dire !