Dom Guéranger

LE SENS CHRETIEN DE L’HISTOIRE

L’Univers, 21 fevrier, 21 mars, 11 avril et 25 avril 1858.

IMPRIMI POTEST : Solesmis, die 18 julii 1945. fr. Germanus Cozien, Abbas S. Petri de Solesmis.

IMPRIMATUR : Cenomani, die 18 julii 1945. Georgius, Archiepiscop. Episc. Cenomanensis.

PRÉFACE

Le nom et l'œuvre de Dom Guéranger sont trop connus pour qu'il soit nécessaire, au seuil des pages que nous reproduisons, de présenter longuement aux lecteurs le restaurateur de la vie bénédictine en France, au xixe siècle.

Prosper-Louis-Pascal Guéranger naquit le 4 avril 1805, à Sablé, petite ville située à une lieue du Prieuré de Solesmes, dans le Maine. De bonne heure, il aima faire de ce monastère, que la Révolution avait laissé désert et silencieux, le but de ses promenades, ne se lassant pas d'admirer les statues qui ornent le transept de son église. Jeune encore, il se montra passionné pour l'étude. Ses premières lectures, œuvres de jansénistes et de gallicans, ne firent sur lui qu'une impression de courte durée, car une tendre piété pour le Verbe Incarné et la Très Sainte Vierge, la récitation du bréviaire romain et l'autorité de Lamennais, défenseur un instant de la Papauté, exerceront une influence qui l'acheminera insensiblement vers le travail de toute sa vie.

Ordonné prêtre le 7 octobre 1827, il suivit à Paris dans sa retraite le vieil évêque du Mans, Mgr de la Myre-Mory, en qualité de secrétaire. Les loisirs ne manquaient pas : ils furent bien remplis, et deux ans après, l'abbé Guéranger publiait ses premières études, les Considérations sur la Liturgie, De la Prière pour le Roi, et De la nomination des évêques.

C'est alors que se précisa chez lui le désir de la vie monastique. Le Prieuré de Solesmes était en vente ; il résolut de l'acheter et d'y restaurer la règle bénédictine qui avait produit dans le passé tant de fruits de science et de sainteté. La Providence lui ménagea de généreux bienfaiteurs ; quelques compagnons se joignirent à lui, et, le 11 juillet 1833, les nouveaux religieux s'installaient définitivement dans l'ancienne maison des Mauristes où l'Office divin et la pratique de la Règle ne connaîtront plus d'autres interruptions que celles imposées par les expulsions violentes.

Quatre années suffirent - de formation, de travail, de souffrances aussi - pour que le Pape, le 14 juillet 1837, approuve les Constitutions, érige le Prieuré en Abbaye, chef de la Congrégation bénédictine de France, héritière des anciennes Congrégations, et élève Dom Guéranger à la dignité abbatiale. Douze jours plus tard, en la fête de sainte Anne, il faisait profession à Rome en l'abbaye de Saint-Paul-hors-les-Murs et rentrait à Solesmes. Il put célébrer son premier office pontifical le jour de la Toussaint et préparer ses religieux à leur profession pour la fête de la Présentation de Notre-Dame.

Nous n'avons pas à détailler ici les étapes de la vie de Dom Guéranger jusqu'à sa mort qui surviendra le 30 janvier 1875. L'intérêt de cette vie est, du reste, moins dans les événements qui la marquèrent que dans la doctrine qu'il a semée. Gouverner son abbaye et vivre au jour le jour avec des ressources à peine suffisantes, conjurer les menaces qui s'accumulaient de la part des politiciens, des légistes, voire même du clergé, contre son œuvre, fonder de nouveaux monastères, répondre aux innombrables solliciteurs et correspondants : tout cela n'était pas encore assez pour remplir son existence.

Dieu avait donné au grand moine une triple mission dont il devait s'acquitter avec un zèle et un courage que ne lassèrent jamais les plus terribles attaques. Car quoi qu'on en ait dit, ce n'est point par amour de la lutte que l'Abbé de Solesmes soutiendra des polémiques pendant de longues années. Il aurait de beaucoup préféré la paix laborieuse du cloître et les douceurs de la contemplation ; il ne désirait rien tant que de voir se lever d'autres défenseurs de l'orthodoxie qui l'auraient dispensé d'intervenir. Souvent il attendait, et, ne voyant personne, il prenait la plume pour venger la vérité. Il le dira au soir de sa vie : «Le Bon Dieu m'en a tant mis sur le dos ! Pourtant, je ne me suis ingéré en rien : c'est Lui qui m'a chargé».

Dieu l'a chargé de ramener les diocèses de France à l'unité liturgique. Ces diocèses l'ignoraient ; chacun d'eux avait sa ou ses liturgies spéciales, de fraîche date. Il entreprit de faire connaître la liturgie romaine qui l'avait charmé lorsqu'il avait ouvert pour la première fois le bréviaire et le missel romains. Ce fut le but des Considérations sur la Liturgie catholique, des Institutions Liturgiques et surtout de l'Année Liturgique, qui devait permettre aux fidèles «de régler en quelque sorte leur connaissance et leur contemplation des mystères du Christ, leur pratique des vertus chrétiennes, sur le mouvement et le signal quotidien de la Liturgie de l'Église». En moins de vingt ans, tous les diocèses de France revinrent à l'unité romaine et Dieu seul sait combien, depuis 1841, «par son enseignement doux et tranquille, l'Année Liturgique a fait de bien dans les âmes qui l'ayant une fois goûtée, ne peuvent plus se déprendre, comme si elles y reconnaissaient l'accent de l'Église et la saveur de leur baptême». (Dom Delatte, Vie de Dom Guéranger, T. I, p. 294).

Dieu l'a chargé de défendre constamment les doctrines romaines, les prérogatives et les droits du Siège apostolique. Le premier travail solesmien eut pour titre : Les Origines de l'Église romaine, où était déterminée la succession des premiers pontifes romains et donnée sur chacun d'eux une notice puisée aux sources historiques alors accessibles. C'était rappeler à un siècle de révolutions qu'il existe une autorité encore et pour toujours sacrée, une société dont le rôle dépassant la terre est de donner à Dieu des élus, un centre d'où part sans cesse la doctrine qui éclaire, la discipline qui régit, l'action qui sanctifie. La leçon porta, malgré la mauvaise humeur de maints journalistes, gallicans et jansénistes.

Son amour de l'Église et de Notre Dame l'incita à composer, en 1850, son Mémoire sur l'Immaculée Conception dont la vigueur et l'accent animé d'une foi profonde et ardente, eurent un rôle décisif dans la définition du dogme que Pie IX devait proclamer quatre ans plus tard. Et quand le Pape convoquera les Évêques et les Abbés au Concile du Vatican, en 1870, Dom Guéranger ne pouvant se rendre à Rome écrira son livre de La Monarchie Pontificale. Le Saint Père le remercia aussitôt d'avoir «rendu à l'Église un très réel service et vengé les droits méconnus du droit, de l'histoire et de la foi». Et, le 19 juillet, les cloches de l'Abbaye sonnèrent pendant une heure pour porter au loin le témoignage de la foi des moines au dogme de l'infaillibilité pontificale.

Dieu le chargea enfin de mener la lutte contre la grande hérésie de notre temps : le Naturalisme, et de prendre la défense du surnaturel. Nous devons montrer un peu plus longuement quel fut ici le rôle de Dom Guéranger, particulièrement sur le terrain historique.

Vers le milieu du xixe siècle, Dom Guéranger voyait avec inquiétude un retour d'impiété se manifester en France. De pernicieuses erreurs se glissaient sournoisement dans les livres de philosophes et d'historiens de talent, qui ne tendaient à rien moins qu'à ruiner le catholicisme. Ce qui était grave, c'est qu'un groupe important d'écrivains et d'hommes politiques catholiques pactisaient plus ou moins avec le mal. Le parti libéral catholique qui s'organisait alors jugeait habile, en effet, de laisser le champ libre à l'erreur, et, plutôt que de la combattre de front, de vivre en paix avec elle, dans l'espoir d'une réciproque tolérance, d'ailleurs impossible !

L'erreur avait sa forme particulière dans toutes les branches du savoir humain : théologie, philosophie, histoire, littérature. L'ensemble formait la plus subtile des hérésies : le Naturalisme, que définit la tendance à séparer partout Dieu de Sa création, pour affranchir l'homme de Sa loi.

Mieux que tout autre, son talent, sa science, sa foi préparaient Dom Guéranger à démasquer le mal. Il l'aborda sur tous les terrains, mais particulièrement sur le terrain historique. Un livre intitulé : L'Église et l'Empire romain au IVe siècle, composé par le prince A. de Broglie, chef du parti libéral, lui en fournit l'occasion. Dans une série d'articles parus dans l'Univers et réunis ensuite en volume, l'Abbé de Solesmes mit dans son vrai jour le Naturalisme contemporain.

«L'Histoire de l'Église, écrivait-il, est tellement imprégnée de dogmatisme chrétien que, si l'on n'en tient pas compte, il est aussi impossible de raconter cette histoire que de la comprendre. Fût-elle d'une exactitude minutieuse, quant aux faits matériels, l'histoire de l'Église racontée par un historien qui n'est point en tout un disciple de la foi, n'est point un récit pleinement vrai... La vie de l'Église est un fait divin qui s'accomplit sur la terre avec le concours de l'homme, et le catholique a seul la clef de ce mystère. Vouloir humaniser cette histoire, c'est donc perdre son temps, et faire des systèmes pour l'expliquer, est aussi inutile que téméraire» (L’Univers, 8 mars 1857).

Or, c'est à cette chimérique entreprise que se vouaient les historiens de cette nouvelle école.

Après quinze mois de lutte, la publication du livre de l'abbé Maret, intitulé : Philosophie et religion, le détermina à poursuivre le Naturalisme en philosophie. Sans méconnaître les mérites de quelques bons chapitres, il n'hésita pas à dénoncer certaines diminutions doctrinales qui tendaient à affranchir l'œuvre du philosophe chrétien de tout rapport avec la fin surnaturelle. Ce n'était que faire entendre les justes revendications de la vérité intégrale contre le faux principe d'une philosophie non seulement distincte, mais séparée de la foi ; philosophie qui, non contente de se développer et de s'achever dans son ordre par les méthodes et les principes propres qui la distinguent des autres branches du savoir humain, voudrait encore ignorer de parti pris, sinon exclure a priori, l'existence d'une vérité et d'un savoir supérieurs et s'affranchir radicalement de tout contrôle, fût-il extérieur et purement négatif, de la foi.

Mais ce ne fut pour Dom Guéranger qu'un épisode qui donnerait à Mgr Pie la matière de sa seconde Instruction Synodale ; il revint bientôt à son premier sujet et, en guise de conclusion, il définit les devoirs de l'historien chrétien dans les quatre articles que nous rééditons aujourd'hui. L'Abbé de Solesmes savait que les esprits sont plus curieux d'histoire que de philosophie, et c'est pourquoi, pressentant un danger plus grand de ce côté, il s'y portait avec son ardeur accoutumée, ajoutant, du reste, «qu'il n'était qu'un catéchiste aimant à expliquer l'a b c de la doctrine».

«Ni l'homme, a écrit à son tour l'historien de Dom Guéranger, ni la société, ni l'histoire, ne sont explicables en dehors de l'idée chrétienne ; et si la Providence n'est pas un mot, si l'Incarnation n'est pas un mythe, si l'ordre surnaturel n'est pas une rêverie, si l'éternité n'est pas un mirage, ce vaste ensemble de la vie de l'humanité que l'histoire a la prétention de présenter aux esprits, a un sens, une portée, une loi, une direction. Il ne se peut pas qu'il n'y ait là autre chose que des faits et des dates, un pur spectacle, et que l'humanité, au cours de sa longue vie, n'ait rien à faire, rien à obtenir» (T. I, p. 177).

Le lecteur sera peut-être surpris des positions prises par Dom Guéranger et de l'assurance de certains de ses jugements. Nous ne sommes plus habitués de nos jours à rechercher dans l'Histoire la loi des destinées temporelles et éternelles des hommes. Naguère encore, on se montrait volontiers sceptique au sujet des «prétendues lois de l'Histoire». L'on revient heureusement de ce dangereux scepticisme. L'histoire est à la fois un art et une science, et, en tant que science, son rôle est précisément de mettre en évidence les lois de vie et de mort de toute société humaine.

On peut, sans doute, si l'on veut, borner son horizon à un point de vue strictement temporel. Mais le croyant préfère gravir des sommets plus élevés d'où la vue porte plus loin : il juge des choses et du temps «sub specie æternitatis». D'où vient l'homme ? Où va-t-il ? Pourquoi lui faut-il vivre en société et souffrir la nécessaire autorité qui assure un ordre sans lequel la liberté de chacun est sans cesse menacée ? A quel signe distingue-t-on l'autorité de la tyrannie, l'ordre de la contrainte, la liberté de l'anarchie ?

Le philosophe et le sociologue répondent à ces questions. Mais l'historien le fait lui aussi, et d'une manière peut-être plus expressive, par le seul exposé des faits. Il sait mettre en évidence, aux yeux des moins avertis, le rôle prépondérant de la morale et de la religion. Et l'historien chrétien voit plus loin et conclut avec sûreté : la morale du Décalogue et la religion du Christ sont la grande explication de l'Histoire. Le peuple qui viole la loi naturelle va à sa perte et c'est l'Église catholique qui est la seule gardienne infaillible de cette loi. Elle l'explique, la développe, l'enseigne. Elle résout l'énigme du mal, elle montre à l'homme ce qui doit être sa perfection et elle ajoute à la trame de l'Histoire trois chapitres essentiels que seule elle sait reconnaître : elle montre l'origine première dans Création et la chute originelle, le centre avec le Calvaire et la Rédemption, la fin dans le Jugement dernier. Si le début et la fin échappent aux prises de la science et de l'érudition, du moins le centre est là où toutes les vérifications, tous les recoupements sont possibles. C'est là la clef de l'Histoire, là son explication ultime, le fait essentiel qui donne un sens à tout le reste. La conversion de Constantin et la victoire du pont Milvius, la délivrance d'Orléans et le bûcher de Jeanne d'Arc n'apparaissent avec leur vraie portée, immense, que pour celui qui les contemple du haut du Calvaire. Et celui-là, vraiment, connaît l'histoire de l'humanité.

Cette manière d'écrire l'Histoire a produit des chefs-d'œuvre : ainsi l'Apocalypse de saint Jean, qui procède par symboles, ou le Discours sur l'Histoire Universelle que Bossuet tisse de faits bruts. Si elle est parfois oubliée de nos jours, c'est un malheur, car nous avons besoin de nous reconnaître dans le chaos où nous risquons de périr, nous avons besoin de juger notre temps.

La parole de Dom Guéranger à laquelle nous cherchons à rendre vie est, pensons-nous, capable de nous éclairer sur ce point. Certains traits de notre histoire ne la font-ils pas désirer ? Si l'on excepte quelques manuels écrits dans un esprit sectaire, la moindre histoire de France rencontrant Jeanne d'Arc, marque qu'il y a là un problème. Les progrès de la critique historique ont surtout mis en évidence en ces dernières années ce qu'il restait à apprendre et combien certains eussent gagné à être plus réservés dans leurs affirmations ou négations. De plus, les grandes catastrophes qui, sous nos yeux, changent le cours des choses d'une manière que les esprits forts n'avaient pas prévue, mais qu'avaient devinée plusieurs sages, nous invite à rectifier beaucoup de nos jugements. Puissions-nous comprendre ces faits ! Mais quel honneur pour ceux qui, bien longtemps avant cette épreuve, en pleine ère rationaliste, ont défini les quelques faits historiques autour desquels doit être centrée toute l'Histoire.

Il semble que le xixe siècle lui-même ait voulu donner raison à l'Abbé de Solesmes, contre tous les docteurs de naturalisme qui, durant de longues années, couvrirent sa voix de leurs clameurs. Car peu de siècles furent plus riches en témoignages surnaturels que celui-là : le saint Curé d'Ars a eu une vie de thaumaturge qui rappelle celle des Pères du désert ; la sainte bergère de Massabielle a fait jaillir, à l'invitation de Notre Dame, la source qui ne cesse de guérir miraculeusement ; sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, à peine morte, a contraint l'univers à confesser sa survie et continue de faire tomber sur lui la pluie de roses de ses bienfaits, et l'Église elle-même, au moment où le monde niait la divinité de son origine, affirmait solennellement sa miraculeuse infaillibilité.

Il serait trop long d'exposer ici le magnifique apport de la France moderne à la catholicité : apport de la pensée, des œuvres, du zèle apostolique et de la sainteté qui a provoqué la mémorable parole de Pie X : «Si le surnaturel vit partout ici-bas, il vit surtout en France !» Il n'est que juste de le reconnaître : Dom Guéranger fut un des plus vigoureux instruments dont Dieu s'est servi pour défendre et développer le surnaturel dans notre pays et dans le monde.

Dom Guéranger, d'ailleurs, démontre, par la fécondité de leurs applications, la vérité des principes qu'il rappelait courageusement à ses contemporains, et il est telle de ses pages sur l'idolâtrie moderne, sur l'abandon des pratiques de l'Église, sur l'apostasie des États, qui sont de véritables prophéties historiques. Au reste, il suffit de regarder aujourd'hui autour de soi. Considérée à la lumière de la doctrine chrétienne, l'histoire de notre temps s'éclaire. Nous y reconnaissons le combat de mystérieuses forces cachées qui s'affrontent : celles d'en haut et celles d'en bas. Notre histoire ressemble bien à celle que l'auteur de l'Apocalypse a décrite voilà bientôt deux mille ans, et il n'est pas très difficile de reconnaître les menaces de la Bête, ses mensonges, ses blasphèmes, sa tyrannie implacable, sa colossale puissance de destruction. Mais aussi, loin de nous émouvoir, nous savons où se trouve la source de toute espérance et de tout salut : «Dieu, dit Bossuet, a fait un ouvrage au milieu de nous qui, détaché de toute autre cause et ne tenant qu'à Lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux et porte par toute la terre, avec l'impression de Sa main, le caractère de Son autorité, c'est Jésus-Christ et Son Église» (Oraison funèbre de la Princesse Palatine). — «Le Christ est chez Lui dans l'Histoire» nous assure à son tour Dom Guéranger, elle se développe sous Son Règne, elle va à une fin qui nous consolera de tout.

Heureux l'historien qui voit ces choses et qui, les décrivant comme il les voit, rend témoignage au Roi des Siècles !

Fr. Albert-M. SCHMITT, Moine de Solesmes.

CHAPITRE I - LE SURNATUREL DANS L'HISTOIRE

De même que, pour le chrétien, la philosophie séparée n'existe pas, de même pour lui, il n'y a pas d'histoire purement humaine. L'homme a été divinement appelé à l'état surnaturel ; cet état est la fin de l'homme ; les annales de l’humanité doivent en offrir la trace. Dieu pouvait laisser l’homme dans l'état naturel ; il a plu à Sa bonté de l'appeler à un ordre supérieur, en Se communiquant à lui, et en l'appelant, pour dernier terme, à la vision et à la possession de Sa divine essence ; la physiologie et la psychologie naturelles sont donc impuissantes à expliquer l’homme dans sa destinée. Pour le faire complètement et exactement, il faut recourir à l'élément révélé, et toute philosophie qui, en dehors de la foi, prétend déterminer par la raison seule la fin de l'homme, est, par là même, atteinte et convaincue d'hétérodoxie. Dieu seul pouvait apprendre à l'homme par la révélation tout ce qu'il est en réalité dans le plan divin ; là seulement est la clef du véritable système de l'homme. Sans doute la raison peut, dans ses spéculations, analyser les phénomènes de l'esprit, de l'âme et du corps, mais par là même qu'elle ne peut saisir le phénomène de la grâce qui transforme l'esprit, l’âme et le corps, pour les unir à Dieu d'une manière ineffable, elle est hors d'état d'expliquer pleinement l’homme tel qu'il est, soit lorsque la grâce sanctifiante habitant en lui fait de lui un être divin, soit lorsque cet élément surnaturel ayant été chassé par le péché, ou n’ayant pas pénétré encore, l'homme se trouve être descendu au-dessous de lui-même.

Il n'y a donc pas, il ne peut pas y avoir de véritable connaissance de l'homme, en dehors du point de vue révélé. La révélation surnaturelle n'était pas nécessaire en elle-même : l'homme n'y avait aucun droit ; mais de fait, Dieu l'a donnée et promulguée ; dès lors la nature seule ne suffit pas à expliquer l'homme. La grâce, la présence ou l'absence de la grâce, entrent en première ligne dans l'étude anthropologique. Il n'est pas en nous une seule faculté qui n'appelle son complément divin ; la grâce aspire à parcourir l'homme tout entier, à se fixer en lui à tous les degrés ; et c'est afin que rien ne manque à cette harmonie du naturel et du surnaturel dans cette créature privilégiée, que l'Homme-Dieu a institué ses sacrements qui la saisissent, l'élèvent, la déifient, depuis le moment de la naissance jusqu'à celui où elle aborde à cette vision éternelle du souverain bien que déjà elle possédait, mais qu'elle ne pouvait percevoir que par la foi.

Mais si l'homme ne peut être connu en entier sans le secours de la lumière révélée, s'imagine-t-on que la société humaine, dans ses phases diverses que l'on appelle l'histoire, pourra devenir explicable, si l'on n'appelle pas au secours ce même flambeau divin qui nous éclaire sur notre nature et nos destinées individuelles ? L'humanité aurait-elle par hasard une autre fin que l'homme ? L'humanité serait-elle donc autre chose que l'homme multiplié ? Non. En appelant l'homme à l'union divine, le Créateur y convie en même temps l'humanité. Nous le verrons bien au dernier jour lorsque de tous ces millions d'individus glorifiés se formera, à la droite du souverain juge, ce peuple immense "dont il sera impossible, nous dit saint Jean, de faire le dénombrement". (Apoc., vii, 9). En attendant, l'humanité, je veux dire l'histoire, est le grand théâtre sur lequel l'importance de l'élément surnaturel se déclare au grand jour, soit que par la docilité des peuples à la foi il domine les tendances basses et perverses qui se font sentir dans les nations comme dans les individus, soit qu'il s'affaisse et semble disparaître par le mauvais usage de la liberté humaine, qui serait le suicide des empires, si Dieu ne les avait créés "guérissables" (Sagesse, i, 14).

L'histoire doit donc être chrétienne, si elle veut être vraie ; car le christianisme est la vérité complète ; et tout système historique qui fait abstraction de l'ordre surnaturel dans l'exposé et l'appréciation des faits, est un système faux qui n'explique rien, et qui laisse les annales de l'humanité dans un chaos et dans une contradiction permanente avec toutes les idées que la raison se forme sur les destinées de notre race ici-bas. C'est parce qu'ils l'ont senti, que les historiens de nos jours qui n'appartiennent pas à la foi chrétienne se sont laissé entraîner à de si étranges idées, quand ils ont voulu donner ce qu'ils appellent la philosophie de l'histoire. Ce besoin de généralisation n'existait pas au temps du paganisme. Les historiens de la gentilité n'ont pas de vues d'ensemble sur les annales humaines. L'idée de patrie est tout pour eux, et l'on ne devine jamais à l'accent de narrateur qu'il soit le moins du monde épris d'un sentiment d'affection pour l’espèce humaine considérée en elle-même. Au reste, c'est depuis le christianisme seulement que l'histoire a commencé d'être traitée d'une manière synthétique ; le christianisme, en ramenant toujours la pensée aux destinées surnaturelles du genre humain, a accoutumé notre esprit à voir au delà du cercle étroit d'une égoïste nationalité. C’est en Jésus-Christ que s'est révélée la fraternité humaine et, dès lors, l'histoire générale est devenue un objet d’étude. Le paganisme n'eût jamais pu écrire qu'une froide statistique des faits, s'il se fût trouvé en mesure de rédiger d'une manière complète l'histoire universelle du monde. On ne l'a pas assez remarqué, la religion chrétienne a créé la véritable science historique, en lui donnant la Bible pour base, et personne ne peut nier qu'aujourd’hui, en dépit des siècles écoulés, en dépit des lacunes, nous ne soyons plus avancés, somme toute, dans la connaissance des peuples de l'antiquité, que ne le furent les historiens que cette antiquité elle-même nous a légués.

Les narrateurs non chrétiens du XVIIIe et du XIXe siècles ont donc emprunté à la méthode chrétienne le mode de généralisation ; mais ils l'ont dirigé contre le système orthodoxe. Ils ont senti de bonne heure qu'en s'emparant de l’histoire et la tournant à leurs idées, ils portaient un rude coup au principe surnaturel ; tant il est vrai que l’histoire dépose en faveur du christianisme. Leur succès a été immense sous ce rapport ; tout le monde n'est pas de force à suivre et à goûter un sophisme ; mais tout le monde comprend un fait, une suite de faits, surtout quand l’historien possède cet accent particulier que chaque génération exige de ceux auxquels elle accorde le privilège de la charmer.

Trois écoles ont exploité tour à tour, et quelquefois simultanément le champ de l'histoire. L'école fataliste, on pourrait dire athée, qui ne voit que la nécessité dans les évènements, et montre l'espèce humaine aux prises avec l'invincible enchaînement de causes brutales suivies d'inévitables effets. L'école humanitaire qui se prosterne devant l'idole du genre humain, dont elle proclame le développement progressif, à l'aide des révolutions, des philosophies, des religions. Cette école consent assez volontiers à admettre l'action de Dieu, au commencement, comme ayant donné principe à l'humanité ; mais l'humanité une fois émancipée, Dieu l'a laissée faire son chemin, et elle avance. dans la voie d'une perfection indéfinie, se dépouillant sur la route de tout ce qui pourrait faire obstacle à sa marche libre et indépendante. Enfin, nous avons l'école naturaliste, la plus dangereuse des trois, parce qu'elle offre un semblant de christianisme, en proclamant à chaque page l'action de la Providence divine. Cette école a pour principe de faire constamment abstraction de l'élément surnaturel ; pour elle, la révélation n'existe pas, le christianisme est un incident heureux et bienfaisant dans lequel paraît l'action des causes providentielles ; mais qui sait si demain, si dans un siècle ou deux, les ressources infinies que Dieu possède pour le gouvernement du monde, n'amèneront pas telle ou telle forme plus parfaite encore, à l'aide de laquelle on verra le genre humain courir, sous l'œil de Dieu, à de nouvelles destinées, et l'histoire s'illuminer d'une splendeur plus vive ?

En dehors de ces trois écoles, il ne reste que l'école chrétienne. Celle-là ne cherche pas, n'invente pas, n'hésite pas même. Son procédé est simple : il consiste tout uniment à juger de l'humanité, comme elle juge de l'homme individuel. Sa philosophie de l'histoire est dans sa foi. Elle sait que le Fils de Dieu fait homme est le Roi de ce monde, que "toute puissance Lui a été donnée au ciel et sur la terre" (Matth., xxviii, 18). L'apparition du Verbe incarné ici-bas est pour elle le point culminant des annales humaines ; c'est pourquoi elle partage la durée de l'histoire en deux grandes sections : avant Jésus-Christ, après Jésus-Christ. Avant Jésus-Christ, de nombreux siècles d'attente ; après Jésus-Christ, une durée dont nul homme n'a le secret, parce que nul homme ne connaît l'heure de l'enfantement du dernier élu ; car ce monde n'est conservé que pour les élus qui sont la cause de la venue du Fils de Dieu dans la chair. Avec cette donnée certaine d'une certitude divine, l'histoire n'a plus de mystères pour le chrétien.

S'il tourne ses regards vers la période qui s'est écoulée avant l'Incarnation du Verbe, tout s'explique à ses yeux. Le mouvement des races diverses, la succession des empires, c'est la route frayée pour le passage de l'Homme-Dieu et de Ses envoyés ; la dépravation. les ténèbres, les calamités inouïes. c'est l'indice du besoin que l'humanité éprouve de voir Celui qui est à la fois le Sauveur et la Lumière du monde ; non sans doute que Dieu ait voué à l'ignorance et au châtiment cette première période de l'humanité ; loin de là, les secours lui sont assurés, et c'est à elle qu'appartiendra Abraham, le Père de tous les croyants à venir ; mais il est juste que la plus grande effusion de la grâce ait lieu par les mains divines de Celui sans lequel nul n'a pu être juste. soit avant, soit après sa venue.

Il vient enfin, et l'humanité, dont le progrès était suspendu, s'élance dans la voie de la lumière et de la vie ; l'historien chrétien suit mieux encore les destinées de la société humaine dans cette seconde période où toutes les promesses sont remplies. Les enseignements de l'Homme-Dieu lui révèlent avec une souveraine clarté le mode d'appréciation qu'il doit employer pour juger les événements, leur moralité et leur portée. II n'a qu'une même mesure, qu'il s'agisse d'un homme ou d'un peuple. Tout ce qui exprime, maintient ou propage l'élément surnaturel, est socialement utile et avantageux ; tout ce qui le contrarie, l'énerve et l'anéantit, est socialement funeste. Par ce procédé infaillible, il a l'intelligence du rôle des hommes d'action, des événements, des crises, des transformations, des décadences ; il sait à l'avance que Dieu agit dans Sa bonté, ou permet dans Sa justice, mais toujours sans déroger à Son plan éternel, qui est de glorifier Son Fils dans l'humanité.

Mais ce qui rend toujours plus ferme et plus calme le coup d'œil de l'historien chrétien, c'est l'assurance que lui donne l'Eglise qui marche sans cesse devant lui comme une colonne lumineuse, et éclaire divinement toutes ses appréciations. Il sait quel lien étroit unit cette Eglise à l'Homme-Dieu, comment elle est garantie par Sa promesse contre toute erreur dans l'enseignement et dans la conduite générale de la société chrétienne, comment l'Esprit-Saint l'anime et la conduit ; c'est donc en elle qu'il va chercher la règle de ses jugements. Les faiblesses des hommes d'Eglise, les abus temporaires ne l'étonnent pas, car il sait que le Père de famille a résolu de tolérer l'ivraie dans son champ jusqu'à la moisson. S'il doit raconter, il se gardera d'omettre les tristes récits qui témoignent des passions de l'humanité et attestent en même temps la force du bras de Dieu qui soutient Son œuvre ; mais il sait où se manifeste la direction, l'esprit de l'Eglise, son instinct divin. Il les reçoit, il les accepte, il les confesse courageusement ; il les applique dans ses récits. Aussi, jamais il ne trahit, jamais il ne sacrifie ; il appelle bon ce que l'Eglise juge bon, mauvais ce que l'Eglise juge mauvais. Que lui importent les sarcasmes, les clameurs des lâches à courte vue ? Il sait qu'il est dans la vérité puisqu'il est avec l'Eglise et que l'Eglise est avec le Christ. D'autres s'obstineront à ne voir que le côté politique des événements, ils redescendront au point de vue païen ; lui tient ferme, car il est sûr à l'avance de ne pas se tromper.

Si aujourd'hui les apparences semblent être contre son jugement, il sait que demain, les faits dont la portée ne s'est par révélée encore, donneront raison à l'Eglise et à lui. Ce rôle est humble, j'en conviens ; mais je voudrais savoir quelles garanties comparables ont à présenter l'historien fataliste, l'historien humanitaire et l'historien naturaliste. Ils posent en avant leur jugement personnel : chacun a donc le droit de leur tourner le dos. Pour arriver jusqu'à l'historien chrétien, il faut auparavant démolir l'Eglise sur laquelle il s'appuie. II est vrai qu'il y a dix-neuf siècles que les tyrans et les philosophes y travaillent ; mais ses murailles sont si solidement construites que jusqu'à cette heure ils n'ont pu encore en détacher une seule pierre.

Mais si notre historien s'attache à rechercher et à signaler, dans la suite des événements de ce monde, le côté qui relie de près ou de loin chacun d'eux au principe surnaturel, à plus forte raison se garde-t-il de taire, de dissimuler, d'atténuer les faits que Dieu produit en dehors de la conduite ordinaire, et qui ont pour but de certifier et de rendre plus palpable encore le caractère merveilleux des relations qu'I a fondées entre Lui-même et l'humanité. Il y a d'abord les trois grandes manifestations du pouvoir divin et qui donnent par le miracle un cachet divin destinées de l'homme sur la terre. Le premier de ces faits est l'existence et le rôle du peuple juif dans le monde. L'historien ne peut se dispenser de produire au grand jour l'alliance que Dieu a d'abord contractée avec ce petit peuple, les prodiges inouïs qui l'ont scellée ; l'espérance de l'humanité déposée dans le sang d'Abraham et de David, la mission donnée à cette race faible et méprisée de conserver la connaissance du vrai Dieu et les principes de la morale, au milieu de la défection successive de presque tous les peuples ; les migrations d'Israël en Egypte d’abord, plus tard au centre de l'empire assyrien, toujours à mesure que le théâtre des affaires humaines se déplace et s’étend ; en sorte qu'à la veille du jour où Rome, héritière momentanée des autres empires, va se trouver reine et maîtresse de la plus grande partie du monde civilisé, le juif l'aura précédée partout ; il sera là avec ses oracles traduits désormais dans la langue grecque ; il sera là, connu de tous les peuples, isolé, infusible, signe de contradiction, mais rendant témoignage de l’avènement de jour en jour plus prochain de Celui qui doit unir toutes et "rassembler en un seul corps les enfants de Dieu jusque là dispersés" (Jean, xi, 52).

Cette influence miraculeuse du peuple juif qui échappe à toutes les lois ordinaires de l'histoire, le narrateur la montrera avec complaisance dans les prophéties confiées à ce peuple, et qui non seulement sont pour nous le flambeau du passé, mais ont si vivement préoccupé les Gentils, durant les siècles qui précédèrent et suivirent la venue du Fils de Dieu. Cicéron en avait entendu l'écho lorsqu'il parle avec une sorte de terreur mystérieuse du nouvel empire qui se prépare ; Virgile, dans le plus harmonieux de ses chants, répète les accents d'Isaïe ; Tacite et Suétone attestent que l'univers entier se tourne, dans son attente, vers la Judée, et que le pressentiment général est de voir arriver de ce pays des hommes qui vont faire la conquête du monde. Rerum potirentur. Niera-t-on après cela que l'histoire, pour être véridique, ne doive prendre le ton et les couleurs du surnaturel ?

Le second fait qui s'enchaîne au premier est la conversion des Gentils, au dedans et au dehors de l'empire romain. L'historien chrétien s'attachera à montrer que cet immense résultat procède directement de la main de Dieu, qui, pour l'opérer, s'est affranchi des lois simplement providentielles. Il y signalera, avec saint Augustin, le miracle des miracles ; avec Bossuet, le divin coup d'état qui n'a eu son pareil qu'au moment où la création sortit du néant pour la gloire de son auteur. II racontera la grandeur colossale du but et l'exiguïté des moyens ; les préparations significatives à un si grand changement qui présagent que ce monde doit appartenir à Jésus-Christ, en même temps qu'elles sont par elles-mêmes un obstacle de plus à tout succès humain de l'entreprise ; les Apôtres, armés seulement de la parole et du don des miracles qui la confirme et la fait pénétrer ; les prophéties juives étudiées, comparées, approfondies dans tout l'empire, et devenant, comme nous l'attestent les écrits des trois premiers siècles, l'un des plus puissants instruments des conversions ; la constance surhumaine des martyrs, dont l'immolation presque incessante, loin d'extirper la nouvelle société, la propage et l'affermit ; enfin, la croix, le gibet du fils de Marie, couronnant après trois siècles, le diadème des Césars ; les idées, le langage, les lois, les mœurs, en un mot toutes choses transformées selon le plan qu'avaient apporté de Judée les conquérants de la nouvelle espèce que l'empire attendait, et qui ont su triompher de lui, en versant leur sang sous son glaive.

Au milieu de tous ces prodiges, l'historien chrétien est à l'aise et rien ne l'étonne, car il sait et il proclame que tout ici-bas est pour les élus et que les élus sont pour le Christ. Le Christ est chez lui dans l'histoire ; il est donc tout simple qu'on ne la puisse expliquer sans Lui, et qu'avec Lui elle apparaisse dans toute sa clarté et toute sa grandeur. La suite des annales humaines répond au commencement ; mais depuis la publication de l'Evangile, les destinées du monde ont pris un nouvel essor ; après avoir attendu son Roi, la terre maintenant Le possède. La préparation surnaturelle qui s'était manifestée dans le rôle du peuple juif, cette autre préparation à la fois naturelle et surnaturelle qui avait apparu dans la marche toujours progressive de la puissance romaine, ont abouti chacune à leur terme. Tout est consommé, Jérusalem cède ses droits et ses honneurs à Rome ; Titus est l'exécuteur des hautes œuvres du Père céleste qui venge le sang de son Fils éternel. Le miracle du peuple juif ne cesse pourtant pas pour cela ; il se transforme, et les nations auront sous les yeux, jusqu'à la veille du dernier jour, le spectacle non plus d'un peuple privilégié, mais d'un peuple maudit de Dieu. Quant à l'Empire païen, il a bâti, sans le savoir, la capitale du royaume de Jésus-Christ ; il lui sera donné d'y siéger encore trois siècles ; c'est de là que partiront ces édits sanglants qui n'auront d'autre effet que de montrer aux siècles futurs la vigueur surnaturelle du christianisme ; puis, quand le temps sera venu, il cédera la place, il s'en ira se réfugier sur le Bosphore, et l'impérissable dynastie des Vicaires du Christ qui n'a pas quitté le poste depuis le martyre de Pierre, son premier anneau, ceindra la couronne dans la ville aux sept collines. L'empire s'écroulera pièce à pièce sous les coups des Barbares ; mais avant de lui infliger l'humiliation et le châtiment que des crimes séculaires ont amassés sur lui, la justice divine attendra que le christianisme, victorieux des persécutions, ait étendu assez haut et assez loin ses rameaux pour dominer partout les flots de ce nouveau déluge ; on le verra ensuite cultiver de nouveau, et avec un plein succès, la terre renouvelée et rajeunie par ces eaux plus purifiantes encore que dévastatrices.

Après avoir exposé toutes ces merveilles, l'historien chrétien changera-t-il le ton de ses récits ? Rentrera-t-il dans l'explication simplement providentielle des fastes de la terre ? Le merveilleux n'est-il que le point central des annales humaines, en sorte que désormais l'action de Dieu doive demeurer voilée sous les causes secondes jusqu'à la fin des temps ? A Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi ! Un troisième fait surnaturel, fait qui doit durer jusqu'à la consommation des siècles, appelle son attention et réclame toute son éloquence. Ce fait est la conservation de l'Eglise à travers les temps, sans mélange dans sa doctrine, sans altération dans sa hiérarchie, sans suspension dans sa durée, sans défaillance dans sa marche. Mille grandes choses humaines ont été créées, se sont développées et sont tombées en décadence : la conduite ordinaire de la Providence, veilla sur elles pendant leur durée ; aujourd'hui elles n'ont plus de trace que dans l'histoire. L'Eglise est toujours debout ; Dieu la soutient directement, et tout homme de bonne foi, capable d'appliquer les lois de l'analogie, peut lire dans les faits qui la concernent cette promesse immortelle de durer toujours, qu'elle porte écrite par la main d'un Dieu sur sa base. Les hérésies, les scandales, les défections, les conquêtes, les révolutions, rien n'y a fait ; repoussée d'un pays, elle s'est avancée sur un autre ; toujours visible, toujours catholique, toujours conquérante et toujours éprouvée. Ce troisième fait, qui n'est que la conséquence des deux premiers, achève de donner à l'historien chrétien la raison d'être de l'humanité. Il conclut avec évidence que la vocation de notre race est une vocation surnaturelle ; que les nations, sur la terre, n'appartiennent pas seulement à Dieu qui a créé la première famille humaine, mais qu'elles sont aussi, comme l'a dit le Prophète, le domaine particulier de l'Homme-Dieu. Alors, plus de mystères dans la succession des siècles, plus de vicissitudes inexplicables ; tout va au but, tout problème se résout de lui-même avec cette donnée divine.

Je sais qu'il faut aujourd'hui du courage, surtout quand on n'est pas du clergé, pour traiter l'histoire sur ce ton ; on croit sincèrement ; on ne voudrait pour rien au monde abonder dans le sens et les manières des écoles fataliste et humanitaire ; mais l'école naturaliste est si puissante par le nombre et le talent, elle est si bienveillante pour le christianisme, qu'il est dur de la braver en tout et de n'être à ses yeux qu'un écrivain mystique, tout au plus un homme de poésie, quand on aspirerait à la réputation de science et de philosophie. Tout ce que je puis dire, c'est que l'histoire a été traitée, au point de vue que je me suis permis d'exposer, par deux puissants génies chrétiens et que leur réputation n'y a pas fait naufrage.

La Cité de Dieu de saint Augustin, le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet, sont deux applications de la théorie que j'ai mise en avant. La voie est donc tracée de main de maître, et l'on peut encourir à la suite de tels hommes les futiles jugements du naturalisme contemporain. C'est beaucoup, sans doute, de régler sa vie intime par le principe surnaturel ; mais ce serait une grave inconséquence, une haute responsabilité, que ce même principe ne conduisit pas toujours la plume. Voyons l'humanité dans ses rapports avec Jésus-Christ son chef ; ne l'en isolons jamais dans nos jugements ni dans nos récits, et quand nos regards s'arrêtent sur la carte du monde, souvenons-nous avant tout que nous avons sous les yeux l'empire de l'Homme-Dieu et de Son Eglise.

CHAPITRE Il - L'ACTION DE LA SAINTETE DANS L'HISTOIRE

L'historien chrétien, satisfait d'avoir marqué ainsi en traits généraux le caractère surnaturel des annales humaines, se croira-t-il dispensé d'enregistrer les manifestations de moindre importance que la bonté et la puissance divines ont semées dans le cours des siècles, afin de raviver la foi dans les générations successives ? Il se gardera d'une telle ingratitude, et autant il aura été ravi de reconnaître que le Rédempteur du monde n'a pas en vain promis à Ses fidèles les signes visibles de Son intervention jusqu'à la fin, autant il se montrera empressé d'initier ses frères à la joie qu'il a ressentie en rencontrant sur sa route mille rayons d'une lumière inattendue qui, bien qu'ils se rattachent plus ou moins directement aux trois grands centres, n'en offrent pas moins, chacun d'eux, le témoignage de la fidélité de Dieu à Ses promesses et une confirmation précieuse qui rejaillit sur tout l'ensemble.

Les miracles de détail peuvent donc appartenir à l'histoire humaine, lorsqu'ils ont eu une portée plus qu'individuelle et ont retenti au loin. Inutile d'ajouter que pour entrer dans un récit grave et véritablement historique, ils doivent être certains au point de vue d'une critique impartiale. Ainsi l'apparition de la Croix à Constantin a droit de figurer sérieusement dans les annales du IVe siècle. J'en dirai autant, pour la même époque, des prodiges qui s'opérèrent à Jérusalem lorsque Julien l'Apostat voulut rebâtir le temple de Salomon. Les miracles de saint Martin qui ont eu une si haute influence dans les Gaules pour l'extinction de l'idolâtrie, ne doivent pas plus être passés sous silence que ceux de saint Philippe Néri à Rome et de saint François-Xavier dans les Indes, qui attestèrent d'une manière si éclatante au XVIe siècle que l'Église papale, en dépit des blasphèmes de la Réforme et de la décadence des mœurs, n'en était pas moins l'unique héritière des promesses et l'asile de la vraie foi. Ne serait-ce pas laisser une lacune dans l'histoire au point de vue chrétien, que de taire les faits prodigieux qui ont accompagné presque partout l'introduction de l'Evangile dans les diverses contrées où il a été prêché, par exemple, les miracles du moine saint Augustin dans l'apostolat de l'Angleterre, et ceux qui ont signalé la mission des illustres promoteurs de la vie religieuse, tant en Orient qu'en Occident, depuis saint Antoine dans les déserts de l'Egypte jusqu'à saint François et saint Dominique, chez nos pères du XIIIe siècle ? La chaîne de ces merveilles se poursuit jusqu'à nos temps ; ce serait donc mal entendre le rôle de l'historien chrétien que de penser que l'on en a fait assez en signalant les faits de cette nature à l'origine du christianisme. Ils ont été, pour ainsi dire, permanents, et ils continueront de l'être ; ils sont le gage de la présence surnaturelle de Dieu dans le mouvement de l'humanité ; enfin, ils ont eu une influence réelle sur les peuples ; vous devez donc en tenir compte, si vous les estimez véritables, votre devoir est de les enregistrer et d'en assigner le rôle et la portée.

Je me hâte de dire que toute forme d'histoire n'exige pas la recherche minutieuse des faits surnaturels, et mon idée n'est pas que l'Histoire ecclésiastique proprement dite doive être la seule à laquelle le chrétien consacre son talent d'écrire et de raconter. Que ce talent s'exerce donc sous toutes les formes ; que l'histoire soit générale ou particulière ; qu'elle emprunte le genre des mémoires ou celui de la biographie, tout est bien, pourvu qu'elle soit chrétienne ; mais l'historien doit s'attendre à rencontrer de bonne heure et souvent sur sa route l'élément surnaturel ; puisse-t-il alors ne jamais manquer à son devoir !

Voulez-vous écrire l'histoire de France ? Rien de mieux, si vous êtes en mesure ; mais attendez-vous à vous trouver en face de Jeanne d'Arc. Or, que ferez-vous de cette merveilleuse figure ? Vous n'irez pas nier ou raconter sous forme ambiguë des faits qui sont désormais éclaircis au suprême degré. Chercherez-vous à les expliquer naturellement ? Ce serait perdre votre temps ; rien de moins explicable que la mission et les gestes de la Pucelle d'Orléans ! Y verrez-vous l'application d'une loi providentielle qui régit les événements humains, ou même en particulier les destinées de la France ? Mais ici, tout sort du régime providentiel, les lois ordinaires sont interverties ; nous ne voyons rien, ni avant ni après, qui donne lieu de penser que Dieu fasse de telles choses dans le gouvernement général du monde. Alors direz-vous en style académique que, tout bien pesé, la mission de Jeanne d'Arc demeure inexplicable et que ceux qui ont voulu en rendre raison humainement se sont jetés dans des difficultés dont ils n'ont pu sortir ? Allez jusqu'au bout, croyez-moi ; confessez franchement qu'il y a des miracles dans l'histoire, et que la mission de Jeanne d'Arc en est un. Convenez donc tout uniment que la bergère de Domrémy a véritablement vu les Saints et entendu les Voix ; que Dieu l'a revêtue de Sa force invincible ; qu'Il a mis en elle l'esprit de prophétie ; qu'Il l'a rendue victorieuse Lui-même sur les remparts d'Orléans ; qu'Il l'a assistée de la vertu surhumaine des martyrs dans le sublime sacrifice qui devait terminer cette miraculeuse carrière. Mais, après cela, gardez-vous de ne pas tirer les inductions qui se présentent d'elles-mêmes à la suite de ces faits merveilleux. Qu'est-ce donc enfin que Jeanne d'Arc ? Est-ce un météore dont Dieu s'est plu à éblouir nos regards, sans autre but que de montrer Son pouvoir ? La raison nous défend de le penser, et la foi nous montre dans cette manifestation sans égale de la prédilection divine pour la France, l'intention de soustraire le royaume très chrétien au joug de l'hérésie que l'Angleterre protestante n'eût pas manqué de faire peser sur lui un siècle plus tard.

Mais l'histoire chrétienne ne se borne pas à signaler dans les faits miraculeux autant d'indices de la vocation surnaturelle de l'humanité ; elle met aussi de l'importance à étudier et à signaler les manifestations plus ou moins fréquentes, plus ou moins rares, de la sainteté dans les siècles. Dieu, dans Ses conseils de justice ou de miséricorde, donne ou soustrait les saints aux diverses époques, en sorte que, si l'on peut ainsi parler, le thermomètre de la sainteté est à consulter si l'on veut se rendre compte de la condition plus ou moins normale d'une période de temps ou d'une société. Les saints ne sont pas seulement destinés à figurer sur le calendrier ; ils ont une action quelquefois cachée, quand elle se borne à l'intercession et à l'expiation, mais souvent aussi, patente et efficace longtemps après eux. Je ne parle pas des martyrs à qui nous devons la conservation de la foi, et l'un des principaux arguments sur lesquels repose notre croyance ; l'importance de leur rôle dans l'histoire du monde est par trop évidente ; mais il n'est pas permis d'ignorer qu'au sortir de la persécution de Dioclétien, au milieu du cataclysme des hérésies qui faillirent submerger la barque de l'Eglise aux IVe et Ve siècles, à la veille de l'invasion des barbares païens, le christianisme et, par lui, la société, fut sauvé par les saints Evêques, docteurs, moines, vierges consacrées, quelle liste nous offre cette époque qui fut comme le second champ de bataille de l'Eglise ! L'historien peut-il se taire en présence de ce phénomène incomparable ?

Sans doute, il ne saurait se dispenser de nommer un Athanase, un Basile, un Ambroise ; car ces personnages ont, comme l'on dit, un rôle historique ; mais si grands qu'ils soient, ils sont loin de représenter tout ce que la sainteté a produit d'efficace dans l'ordre visible de ce monde durant la période dont nous parlons. Le rôle de saint Augustin, par exemple, est assez peu historique ; cependant, quel homme a plus influé sur son siècle et sur tous ceux qui l'ont suivi ? Le détail nous entraînerait trop loin, s'il fallait raconter les obligations que nous autres chrétiens avons à ces amis de Dieu : un saint Grégoire de Nazianze, un saint Hilaire, un saint Martin, un saint Jean Chrysostome, un saint Jérôme, un saint Cyrille d'Alexandrie, un saint Léon. Et n'allons pas nous arrêter à voir en eux de grands génies et de grands hommes. Sans doute, de grands génies et de grands hommes orthodoxes sont un don de Dieu ; Bossuet et Fénelon au XVIIe siècle, sont un don de Dieu ; mais quand la sainteté est jointe au génie, à l'importance de la personne, l'action est tout autre. L'homme de génie vous charme ; le saint vous subjugue ; vous admirez le grand homme, mais le nom seul du saint, mais la trace de ses pas vous émeut ; son souvenir vous fait battre le cœur après qu'il a disparu de ce monde.

Que l'on ne croie donc pas avoir trouvé le secret de l'influence des saints du IVe et du Ve siècle dans la renommée plus ou moins brillante que leur auraient acquise leur savoir et leur éloquence, ou encore le degré que la plupart de ceux que je viens de rappeler occupèrent dans l'ordre ecclésiastique. Le peuple vénérait en eux une autre auréole ; Valens tremblait devant Basile, et Théodore devant saint Ambroise, par un tout autre motif que celui de leur valeur personnelle, pour parler le langage d'aujourd'hui. C'est Dieu, Dieu lui-même que l'on sent dans les saints ; et c'est pour cette raison qu'on leur résiste peu. On savait que ces hommes qui formaient alors le rempart de l'Eglise dont ils étaient en même temps la lumière et la gloire, étaient de la même famille que ces héros du désert dont le nom et les œuvres étaient universellement connus ; que la plupart même d'entre eux avaient revêtu la melotte[1] avant le pallium. De l'Occident comme de l'Orient, les fidèles partaient en caravanes pour aller visiter les déserts de l'Egypte et de la Syrie, afin de contempler et d'entendre, s'il était possible, les Antoine, les Pacôme, les Hilarion, les Macaire ; et, de retour dans leurs villes, ils se réjouissaient de retrouver ces types sublimes dans les pasteurs chargés de les sanctifier eux-mêmes. Non, ce culte de la sainteté, justifié par tant d'exemples, ne saurait être passé sous silence dans les récits de l'époque qui suivit la paix de l'Eglise ; il atteste trop clairement la présence et l'action des saints durant ces siècles, et par là même le genre de secours surnaturel que Dieu répartit alors à la société chrétienne.

L'invasion des barbares, avec les malheurs qui l'accompagnèrent, fournira à l'historien l'occasion de signaler un nouveau rôle de la sainteté au milieu de ces désastres inouïs. Ces hordes tumultueuses qui se ruent sur l'empire rencontrent partout les saints, et les saints leur sont comme une digue qui fait reculer l'inondation. Saints évêques qui arrêtèrent un chef féroce dans sa course, saints pasteurs qui sauvent leur troupeau en se livrant au glaive ; saints moines dont la majestueuse simplicité désarme le fier conquérant qui ne songeait d'abord qu'à les immoler ; saintes vierges qui, comme Geneviève, rassurent la cité et détournent par leurs prières le fléau de Dieu. Pour peu que l'on étudie à fond la dure période de l'invasion, on y apercevra de toutes parts cet étonnant phénomène et l'on se convaincra qu'il entre dans la vérité de l'histoire de raconter ces merveilles et de convenir que le seul obstacle que rencontrèrent les barbares, le seul qu'ils respectèrent, fut la sainteté. Augustin était étendu sur son lit de mort dans Hippone, lorsque les Vandales vinrent mettre le siège devant cette ville : ils attendirent pour donner l'assaut, que l'admirable évêque eût rendu son âme à Dieu[2]. Il serait triste que des barbares se fussent montrés supérieurs aux chrétiens de nos jours dans l'appréciation de cet élément céleste qui ne manque jamais entièrement dans l'Eglise, mais qui s'y manifeste de temps en temps, avec plus ou moins d'abondance, selon les besoins des peuples et selon que la justice ou la miséricorde prévalent dans les conseils de Dieu.

L'historien chrétien ne peut oublier ni les œuvres ni la règle du grand Patriarche des moines d'Occident, auquel revient l'honneur d'avoir préparé, le salut de la chrétienté européenne ; ni cette pléiade de saints évêques qui brillèrent au VIe et au VIIe siècle, et qui, par leurs conciles et leurs fondations religieuses, firent tout dans nos régions, et firent entre autres choses le royaume de France, comme les abeilles font leur ruche : l'expression est de Gibbon. Que l'historien n'oublie pas de dire que ces constituants de notre monarchie sont par centaines sur nos autels.

Il ne manquera pas non plus de mettre en lumière les saints Pontifes du Siège apostolique, un saint Grégoire le Grand dont les vertus régirent et sanctifièrent avec tant de douceur l'Orient et l'Occident ; ou saint Grégoire II, la providence de l'Italie ; un saint Zacharie, l'oracle de la nation franque ; un saint Nicolas Ier, se dépensant avec tant de générosité pour arracher à sa ruine l'empire d'Orient, en y maintenant l'unité avec la vraie foi. Il suivra les pas de ces héroïques apôtres que le monachisme occidental dirige vers les régions du Nord ; pas un qui ne soit saint, pas un seul dont le fécond apostolat ne réussisse par la sainteté.

Mais l'historien pourrait-il passer sous silence cette glorieuse phalange de saints empereurs et de saints rois, qui, durant trois siècles et plus, apparaît sur les trônes et vient donner le cachet surnaturel à la politique des âges de foi ? Quelle matière d'étude que l'influence de ces saints couronnés sur la société, et pour des siècles ! un saint Henri, un saint Etienne de Hongrie, un saint Edouard le Confesseur, un saint Ferdinand, et notre saint Louis ! Et ces saintes impératrices, reines, duchesses, anges visibles dont la série se poursuit plus loin encore et qui apparaissent au milieu des peuples auxquels elles se mêlent en toutes manières, avec la mission de cultiver, de développer par leurs sublimes exemples ce sens chrétien contre lequel la corruption de la nature proteste sans cesse, et qui sans cesse a besoin d'être remonté ! Pense-t-on qu'il suffise, pour exposer le rôle actif de tant de héros et d'héroïnes du trône, de dire en passant qu'ils furent vertueux et qu'on les a mis au nombre des saints ? Non, il faut pénétrer plus avant et comprendre qu'ici le point de vue de ce qu'on appelle la légende n'est rien autre chose que le point de vue même de l'histoire la plus rigoureuse. Le bienfait des saints rois et des saintes reines est une des principales manifestations de Dieu dans la conduite surnaturelle de la société.

Quand l'historien arrive enfin en présence de la réaction chrétienne du XIe siècle, réaction qui arracha l'Europe à la barbarie, qu'il prenne garde de ne pas se méprendre. Qu'il n'aille pas attribuer, contre toute vérité, au génie de celui-ci, à la force d'âme de celui-là, le triomphe qui eut lieu alors de l'esprit sur la force brute. Ce triomphe s'accomplit parce que Dieu donna des saints à Son Eglise. Si Grégoire VII n'eût pas été un saint, jamais il n'eût osé mettre la main à l'œuvre. Anselme, Pierre Damien, qu'auraient-ils fait alors s'ils n'eussent été que de pieux pontifes et de savants docteurs ? Cluny fut le point d'appui du levier que fit mouvoir en ce siècle la Papauté, mais n'oublions pas qu'il fut édifié sur quatre saints dont la longue vie donne une période d'un siècle et demi. Au XIIe siècle, qui pourra jamais expliquer l'action de saint Bernard, sans tenir compte de l'éclatante sainteté qui brilla en lui ? Qui donc soutint la société du XIIIe siècle déjà penchante, sinon le séraphique François et l'apostolique fils de Guzman, qui réveillèrent si puissamment par leurs œuvres et leurs vertus surhumaines le sens surnaturel prêt à défaillir ? Et dans l'Ecole, quel autre élément que celui de la sainteté assura à Thomas d'Aquin et à Bonaventure la supériorité qui les plaça si fort au-dessus de tous les autres docteurs de la scholastique ?

Au XIVe siècle, la chrétienté semble s'affaisser, fatiguée par les déchirements du grand schisme, mais bien plus encore par l'invasion du naturalisme et du sensualisme que l'ascendant de la sainteté au XIIIe siècle avait pu neutraliser mais non détruire. Dieu parait alors se montrer plus avare de saints. A part l'illustre sainte Catherine de Sienne, nous n'en voyons pas un seul, à cette époque, dont l'action se soit fait sentir au loin. L'historien ne manque pas de signaler ce trait caractéristique d'une décadence qui ne fait pourtant que commencer ; mais il lui faudra étudier à loisir la sublime figure de Catherine de Sienne, en qui se résume toute la vitalité surnaturelle de son temps.

Le XVe siècle plus malheureux encore que celui qui le précède, puisqu'il vit formuler pour la première fois les doctrines anarchiques par les plus célèbres docteurs, et bientôt l'hérésie de Wiclef et de Jean Huss lever l'étendard contre la chrétienté, le XVe siècle, dis-je, fut pauvre en saints. Son chiffre ne s'élève pas à la moitié de celui du XIIIe siècle. L'effet extraordinaire que produisit saint Vincent Ferrier sur plusieurs royaumes montre cependant que le sens de la sainteté vivait encore dans les masses ; mais il faut ajouter que cet Ange du jugement de Dieu avait déjà terminé sa carrière en 1419.

Vient ensuite le XVIe siècle, temps d'épreuve terrible dans sa première moitié, époque de triomphe dans la seconde. L'historien ne manquera pas de montrer par les faits que la sainteté s'y montre dans une proportion analogue. Saint Gaétan remplit presque à lui seul la première moitié ; mais à peine l'année 1550 a-t-elle sonné, qu'une floraison merveilleuse se déclare sur les rameaux de l'arbre séculaire du christianisme, et tandis que le protestantisme arrête enfin ses conquêtes, Dieu se plaît à montrer que l'Eglise romaine n'a rien perdu, puisqu'elle a gardé les dons de la sainteté. Une histoire chrétienne du XVIe siècle serait à refaire, si l'on n'y appréciait pas la rénovation des mœurs chrétiennes préparée par saint Gaétan et continuée avec tant de vigueur et d'ampleur par saint Ignace de Loyola et par les saints de sa société ; la réforme de la discipline formulée dans les sages décrets du concile de Trente, et rendue effective par des Papes comme saint Pie V et des évêques comme saint Charles Borromée ; l'apostolat des Gentils renaissant dans saint François-Xavier, celui des cités chrétiennes dans saint Philippe Néri ; le cloître se purifiant par Thérèse, Jean de la Croix, Pierre d'Alcantara. C'est jusqu'au IVe siècle qu'il faut remonter, si l'on veut revoir une aussi radieuse constellation de saints que celle qui brilla au ciel de l'Eglise lorsque la prétendue réforme eut enfin déterminé ses frontières. Mais entre tous ces noms glorieux, la France n'en fournit pas un seul ; l'historien devra rendre raison d'un trait aussi caractéristique.

Le XVIIe siècle se lève, et quoique appelé à une moindre auréole de sainteté que le précédent, il offre encore d'assez belles manifestations du principe surnaturel dans les hommes de Dieu. Saint François de Sales a droit d'arrêter longtemps l'historien. En lui est, pour ainsi dire, incarnée l'Eglise catholique, avec sa foi inviolable, sa charité sans bornes, sa lutte incessante. La sainteté de François déborde dans des écrits qui viennent ranimer et régler la piété chez toutes les nations catholiques, mais principalement en France. Jacques Ier disait à ses évêques anglicans, en leur montrant La Vie dévote : "Faites-nous donc des livres comme celui-là". Ce prince hérétique avait en ce moment le sens de la sainteté, ce sens que je me permets de recommander à l'historien chrétien. Une histoire n'est pas complète si elle n'est en même temps histoire littéraire en un certain degré. Je conseille à notre narrateur de n'y pas omettre les écrits des saints. Surtout qu'il ne les confonde pas avec les inspirations et les labeurs du génie pieux. Les pages écrites par les saints ont une saveur particulière à laquelle on n'atteint pas sans être saint ; et il est d'expérience que la lecture de sainte Thérèse, par exemple, émeut tout autrement que celle des lettres spirituelles les plus vantées du XVIIe siècle.

La France doit beaucoup à saint François de Sales, et c'est justice de le regarder comme l'un des principaux auteurs de ce mouvement ascensionnel du sens chrétien dont notre patrie fut favorisée durant un demi-siècle. Grâce à cette heureuse réaction, la France recommence à compter, durant cette période, parmi les nations chez lesquelles fleurit la sainteté. La chrétienté reçoit de nous alors un Pierre Fourrier, un François-Régis, une Jeanne-Françoise de Chantal, un Vincent de Paul ; mais ce dernier héros du christianisme clôt la liste des saints français au XVIIe siècle. Il s'éteignit en 1660, et depuis lors, la France, glorieuse de tant de côtés, demeura stérile en saints[3]. Il est vrai que c'est précisément cette période que l'on célèbre le plus hautement aujourd'hui. Néanmoins, que l'historien ne néglige pas de rechercher les causes de cette énervation du sens chrétien chez nous, à l'époque même où l'on écrivait avec tant d'éloquence sur les sujets religieux. Peut-être arrivera-t-il à expliquer comment, dès la régence qui commença en 1715, la France fut exploitée avec succès par l'esprit d'incrédulité, dont rien ne put arrêter le cours. Evidemment le sens surnaturel s'était appauvri, le naturalisme avait gagné sourdement. il y eut bien encore deux serviteurs de Dieu, qui après avoir brillé dans les dernières années du XVIIe siècle, prolongèrent leur carrière assez avant dans le XVIIIe : Jean-Baptiste de la Salle et Louis de Montfort ; mais il faut ajouter qu'ils furent méconnus, persécutés, chargés de censures, et que si Dieu n'eût veillé sur le don qu'Il nous faisait en eux, leur réputation et leurs œuvres s'éteignaient dans le mépris et l'oubli.

Au reste, qu'on lise les livres écrits pour ranimer la piété chrétienne, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et qu'on nous dise s'il y est parlé souvent des merveilles de sainteté qui éclatèrent hors de France à cette époque. Nos pères trouvaient-ils chez les auteurs en renom des allusions quelconques à sainte Madeleine de Pazzi, à sainte Rose de Lima, qui avaient embaumé ce même siècle du parfum de leurs vertus et dont le nom était si populaire partout ailleurs ? Conçoit-on que les prodiges et jusqu'au nom de saint Joseph de Cupertino, connus de tout l'univers catholique, aient été si longtemps à passer les Alpes ; qu'un duc de Brunswick, témoin des merveilles divines qui apparaissaient dans le serviteur de Dieu, ait abjuré pour ce motif le luthéranisme entre ses mains, renonçant ainsi pour toujours aux droits de sa souveraineté, et que jamais l'instrument merveilleux de cette célèbre conversion, personnification de la sainteté de l'Eglise, vivant à quelques centaines de lieues de Paris, n'ait été allégué aux protestants, soit avant, soit après la révocation de l'édit de Nantes ? Mais tous les passages étaient fermés de ce côté. Au Ve siècle, du fond de l'Orient et du haut de sa colonne, saint Siméon Stylite se recommandait aux prières de sainte Geneviève à Paris ; au XVIIe siècle, un thaumaturge qui dépassa en merveilles la plupart des saints, a pu vivre et mourir dans un pays voisin sans que personne en France, hors les religieux de son Ordre, en ait pris le moindre souci ! Après cela, étonnons-nous des blasphèmes et des rires imbéciles qu'a provoqués la publication de la vie de saint Joseph de Cupertino. Je le répète, notre historien, s'il veut approfondir, comme il le doit, l'état des mœurs chrétiennes, devra se préoccuper de ces étranges phénomènes.

Le XVIIIe siècle lui révélera à son tour, par la diminution toujours plus marquée du nombre de saints, un symptôme général d'affaiblissement dans la société chrétienne. Jamais le thermomètre que nous avions reconnu dans la sainteté ne fut plus exactement applicable. Le siècle naturaliste, au reste, ne méritait pas que Dieu s'empressât si fort de faire montre du surnaturel. Des merveilles cependant éclataient au cœur de l'Eglise, là où la vie ne peut jamais s'éteindre. Véronique Giuliani, décorée des stigmates de la Passion du Christ, résumait dans sa vie les prodiges d'un grand nombre de saints ; Léonard de Port-Maurice, Paul de la Croix, Alphonse de Liguori, méritaient chaque jour davantage, par leurs héroïques vertus, l'honneur qui leur était réservé d'être un jour élevés sur les autels. La France n'avait plus à montrer au monde aucun de ses enfants qui semblât destiné à de tels honneurs, jusqu'à ce que du sein de la cour la plus corrompue qu'ait vue notre histoire, deux femmes du sang de saint Louis se présentèrent successivement pour saisir la palme de la sainteté que l'Eglise, on l'espère, leur confirmera tôt ou tard. L'une, vierge et disciple de Thérèse, fut Louise de France ; l'autre, épouse et reine, fut Clotilde de Sardaigne. Ces deux princesses et un mendiant, Benoît-Joseph Labre, sont les seules manifestations de sainteté que la France parait avoir produites dans tout le cours du XVIIIe siècle, et quand elles apparurent, le pays était à la veille d'être livré aux ennemis de l'ordre surnaturel qui n'en eussent fait qu'un monceau de ruines sanglantes, si la main miséricordieuse qui voulait nous châtier et nous instruire et non nous anéantir, n'eût pas enfin brisé les oppresseurs de son peuple[4].

Cette énumération bien incomplète des ressources qu'offre à l'historien chrétien l'étude de la sainteté dans chaque siècle, m'a entraîné trop loin ; je me résumerai en deux mots ; si le narrateur possède le don de la foi, qu'il recueille dans ses récits les faits surnaturels, quand ils ont une portée sensible sur les peuples ; car ils sont la continuation et l'application des trois grands faits miraculeux sur lesquels roule toute l'histoire de l'humanité. S'il veut raconter et peindre les mœurs des peuples chrétiens, qu'il résume, à chaque siècle, la statistique de la sainteté ; qu'il montre que c'est par l'influence de la sainteté que la foi se soutient et que la morale se conserve ; en un mot, qu'il donne aux saints une large place dans l'histoire, s'il veut que, sous sa plume, l'histoire soit telle que Dieu la voit et la juge.

CHAPITRE III - LES DEVOIRS DE L'HISTORIEN CHRETIEN

On comprend, avec un peu de lecture, que rien ne diffère davantage du ton chrétien que le ton philosophique, et la raison en est simple : c'est qu'il n'y a rien de plus dissemblable qu'un chrétien et un philosophe. Je n'ai pas besoin de définir longuement le philosophe tel que je l'entends ici. C'est celui qui, étant baptisé et vivant au sein d'une société chrétienne, fait systématiquement abstraction, dans son langage, des idées que suggère la foi de l'Eglise dans laquelle il a été régénéré, et parle comme si sa pensée n'avait plus rien de commun avec l'ordre surnaturel. Un livre écrit sur le ton d'un philosophe, fût-il d'un catholique, est toujours un scandale ; on le conçoit aisément dès que l'on veut bien réfléchir que rien n'est plus dangereux pour l'homme que de favoriser en lui la pente rationaliste. La foi est une vertu, elle n'est pas le résultat d'un labeur scientifique ; elle est menacée souvent par l'ennemi de l'homme, qui voit en elle avec raison le moyen par lequel notre intelligence s'éclaire à la lumière de Dieu. C'est pour cela même que le chrétien n'a pas seulement le devoir de croire, mais encore celui de confesser ce qu'il croit. Cette double obligation, fondée sur la doctrine de l'Apôtre (Rom. x, 10), est plus étroite encore aux époques de naturalisme, et l'historien chrétien doit comprendre qu'il n'a pas fait assez quand il a déclaré sa croyance, dans tel ou tel passage de son livre, si le ton chrétien disparaît ensuite pour faire place au ton philosophique. D'abord quelques-uns douteront de lui, et c'est un malheur ; d'autres plus nombreux, ne tenant pas compte de sa profession de foi, fortifieront leur naturalisme par les endroits du livre où l'auteur parle en philosophe ; et il y a là, je le répète, un véritable scandale. Que serait-ce si un livre était écrit tout entier par un croyant, sans qu'on y reconnût jamais l'accent chrétien ? Il en est cependant pour qui un pareil tour de force est un acte d'impartialité, à ce qu'ils pensent du moins. Comme s'il était permis au chrétien d'être impartial, quand il s'agit de la foi et de ses applications ! Que le ton de l'historien croyant soit donc toujours un ton chrétien, et qu'on reconnaisse constamment au style d'un enfant de l'Eglise la plénitude et la fermeté des doctrines qui sont en lui.

Les jugements historiques ont une singulière importance, surtout quand l'historien est en faveur. Ils peuvent être formulés avec une certaine autorité, ou d'autres fois résulter de l'agencement des récits et du choix des termes ; dans l'un et l'autre cas, ils sont ce que le lecteur cherche particulièrement dans un livre d'histoire. Quand je parle des jugements historiques, je ne parle pas des faits : pour ces derniers, il n'y a que la vérité, et l'historien chrétien doit être entre tous un narrateur véridique. Il ne doit flatter personne, ni déguiser les torts de qui que ce soit ; en même temps il ne doit pas craindre de faire justice des mille calomnies qui avaient fait de l'histoire une immense conspiration contre la vérité. Il tiendra donc la balance droite, et c'est en cela qu'il se montrera fidèle à la plus rigoureuse impartialité. Voilà pour les faits ; quant aux jugements, aux appréciations, il est évident que le chrétien doit différer complètement du philosophe. Le contraire serait tout simplement absurde, et la mollesse en pareille matière serait gravement répréhensible. Le chrétien juge les faits, les hommes, les institutions au point de vue de l'Eglise ; il n'est pas libre de juger autrement, et c'est là ce qui fait sa force. Un historien chrétien dont les jugements sont acceptés par les philosophes est infidèle, ou les philosophes en question ne sont plus philosophes. Il faut donc se résoudre à choquer, ou, si l'on n'en a pas le courage, s'abstenir d'écrire l'histoire. Nous avons assez de ces livres hybrides dont les auteurs croyants font chorus, dans leurs jugements, avec ceux qui ne croient pas. Ce sont ces trahisons innombrables qui ont enfanté tant de préjugés et aussi tant d'inconséquences, obstacle invincible à la formation d'une catholicité énergique et compacte.

Mais, diront certains écrivains habiles à déguiser leur foi sous un verbiage à la mode, toujours ardents à prôner ce qu'ils appellent les idées de la société moderne, voulez-vous donc que nous écrivions l'histoire sur le ton d'un livre de dévotion ? devons-nous donc faire de nos volumes, de nos articles dans les revues, autant de sermons, autant de traités de théologie ou de droit canon ? - Non, chaque chose a et doit avoir le ton qui lui est propre ; mais l'histoire est le grand théâtre où se produit le surnaturel, et il faut avoir le courage de le montrer à vos lecteurs. Vous nous parlez avec admiration de la Cité de Dieu, du Discours sur l'histoire universelle ; c'est là, dites-vous, le genre chrétien dans l'histoire ; mais, de grâce, qu'a de commun la manière de saint Augustin et de Bossuet avec la vôtre ? Ils racontent tout, ils jugent tout au point de vue de Jésus-Christ et de Son Eglise ; ils ne font point d'ascétisme, parce que ce n'est pas le lieu ; mais, en revanche, ils s'attachent à montrer non seulement dans l'ensemble, mais jusque dans les détails, le principe surnaturel comme régissant et expliquant tout ; on les sent chrétiens à chaque ligne, et en les lisant, on devient plus chrétien soi-même. Voilà l'historien tel qu'il est, quand il s'inspire de sa foi.

Vous hésitez à proclamer les miracles les plus évidents, vous leur cherchez des explications atténuantes du prodige, au risque d'ébranler la foi de vos lecteurs ; vous laissez les prophéties, vous dissimulez la sainteté et son action, pour mettre des hommes en scène, de grands hommes, sans aucun doute ; tout en confessant la divinité de l'Eglise, vous tenez surtout à la faire voir comme société humaine ; en un mot, vous ne niez pas le surnaturel, mais vous le garez de peur d'effaroucher et pour paraître homme de votre temps. Saint Augustin et Bossuet ont fait tout le contraire. Un philosophe, M. Saisset, nous a donné une traduction de la Cité de Dieu ; dans la Préface, tout en témoignant son admiration pour l'évêque d'Hippone, il regrette que ce grand génie s'arrête trop souvent à de puériles interprétations de la Bible, à des écrits de miracles qui sentent par trop le prêtre chrétien. Puissent nos historiens d'aujourd'hui mériter de tels reproches ! ce sera signe qu'ils auront écrit comme l'on doit écrire, quand on est éclairé de la lumière de la foi. En effet, saint Augustin s'arrête souvent et longuement sur les oracles prophétiques et il illumine ses récits par une exégèse aussi savante que mystique ; mais n'est-ce pas le principal moyen de comprendre le christianisme que d'en demander l'intelligence aux divines prédictions dont il est sorti ? Saint Augustin développe dans un langage immortel l'argument qui ressort de la miraculeuse propagande de l'Evangile, et en même temps il s'arrête à raconter les prodiges opérés sur la terre d'Afrique, sous ses yeux et à la vue de son peuple, par les reliques de saint Etienne. Plusieurs de nos catholiques atteints de naturalisme se demanderont pourquoi un si grand génie gâte un si grand sujet par des anecdotes d'une si petite portée. Ils se perdront à regretter que de tels détails lui fassent perdre de vue les idées générales ! Ce sont eux, hélas ! qui les perdent de vue, ces idées générales. Ils ne voient pas la portée de ces épisodes miraculeux et contemporains du grand docteur. Ils ne comprennent pas qu'après qu'il a démontré la divinité du christianisme par le fait de sa propagation opérée contrairement à toutes les lois de l'histoire et à toutes les conditions de la nature humaine, il lui reste maintenant à prouver que la société catholique à laquelle il appartient, dont il est un des évêques, est bien ce christianisme que Dieu seul a établi par la force irrésistible de Son bras. Or, c'est par le don permanent des miracles que cette identité se prouve, et voilà pourquoi saint Augustin ne croit pas déroger au vaste plan de la Cité de Dieu en descendant aux faits minimes en apparence dont il a été témoin, et à l'appui desquels il peut invoquer le témoignage de son peuple. Examen précieux pour l'historien chrétien, et confirmation éloquente des règles que nous avons exposées dans le chapitre précédent.

On ne doit donc pas craindre, en écrivant l'histoire, d'encourir le reproche d'un certain mysticisme, si l'on entend par ce mot la teinte surnaturelle qui ressort d'un récit où l'action merveilleuse de Dieu se trahit à chaque pas. Gardons-nous d'en rougir ; assez d'autres s'attachent à expulser de l'histoire Dieu et Son Christ, pour qu'il y ait bien quelque gloire à L'y ramener. Mais j'ai encore à répondre à un autre préjugé auquel nous sommes redevables en partie des avances imprudentes que certains de nos historiens croient pouvoir faire au naturalisme. Ils se persuadent que ces complaisances sont un moyen d'attirer à la foi les philosophes, en leur découvrant une sorte d'analogie, de fraternité entre le point de vue chrétien et le point de vue philosophique dans les faits. De là ces phrases d'origine rationaliste, ces mots de passe à l'aide desquels on espère se faire écouter. Il y a à cela deux inconvénients. Le premier qui n'est pas le moins grave, c'est que vos histoires et vos articles de revues, tombant sous les yeux des catholiques faibles pour lesquels ils ne sont pas écrits, ne leur rendent d'autre service que d'attiédir leur foi et de les plonger plus avant dans ce vague d'où ils auraient tant besoin de sortir. Il leur serait utile de tomber sur des livres propres à nourrir leur croyance ; ils vous lisent de confiance, parce qu'ils vous savent catholique comme eux, et cette lecture les laisse dans un état pire que le premier. L'autre inconvénient est que, loin de ramener les philosophes à la foi, vous accroissez leur orgueil. Ils triomphent de voir des catholiques à la remorque de leurs systèmes ; ils s'applaudissent du progrès qu'ils ont fait, jusqu'à imposer leur langage et leurs idées. Ils remarquent seulement la gêne de vos allures, parce que vous êtes réduit à mener de front deux systèmes à la fois : votre croyance à laquelle vous tenez par-dessus tout, et les exigences de ce que vous appelez l'esprit de la société moderne, auquel vous ne voulez pas non plus faire infidélité. Ces contraires se fondent comme ils peuvent dans votre œuvre ; mais soyez bien assuré que si vous scandalisez immanquablement plusieurs de vos frères, vous n'aboutirez pas à ramener les autres.

Aujourd'hui plus que jamais, qu'on le comprenne bien, la société a besoin de doctrines fortes et conséquentes avec elles-mêmes. Au milieu de la dissolution générale des idées, l'assertion seule, une assertion ferme, nourrie, sans alliage, pourra se faire accepter. Les transactions deviennent de plus en plus stériles et chacune d'elles emporte un lambeau de la vérité. Comme aux premiers jours du christianisme, il est nécessaire que les chrétiens frappent tous les regards par l'unité de leurs principes et de leurs jugements. Ils n'ont rien à emprunter à ce chaos de négations et d'essais de tout genre qui atteste si haut l'impuissance de la société présente. Elle ne vit plus, cette société, que de rares débris de l'ancienne civilisation chrétienne que les révolutions n'ont pas encore emportés et que la miséricorde de Dieu a préservés jusqu'ici du naufrage. Montrez-vous donc à elle tel que vous êtes au fond, catholique convaincu. Elle aura peur de vous peut-être quelque temps ; mais, soyez-en sûr, elle vous reviendra. Si vous la flattez en parlant son langage, vous l'amuserez un instant, puis elle vous oubliera ; car vous ne lui aurez pas fait une impression sérieuse. Elle se sera reconnue en vous plus ou moins, et comme elle a peu de confiance en elle-même, elle n'en aura pas en vous davantage.

Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la Foi. Cette confession, nous dit l'Apôtre, est le salut de ceux qui la font et l'expérience démontre qu'elle est aussi le salut de ceux qui l'entendent. Soyons catholiques et rien autre chose que catholiques, ni philosophes, ni rêveurs d'utopies, et nous serons ce levain dont le Seigneur dit qu'il fait fermenter toute la pâte. Je le répète, il en fut ainsi au commencement. Si la société a une chance de salut, elle est dans l'attitude de plus en plus résolue des chrétiens. Que l'on sache que nous ne transigeons sur rien, que nous dédaignons de répéter le jargon des philosophes. C'est une vérité de fait que le christianisme s'impose, non par la violence, mais par l'ascendant de la conviction de celui qui le prêche.

Au reste, toutes les fois qu'un exemple de cette franchise est donné, il ne manque jamais d'exciter la sympathie. Lorsque M. de Montalembert publia l'Introduction à l'Histoire de Sainte Elisabeth, il y eut bien quelque étonnement, quelques murmures, à propos de ces pages où le sentiment catholique s'exprimait avec tant de verdeur. Il était difficile de rompre en visière au naturalisme historique avec plus d'énergie que ne l'avait fait l'auteur ; l'Introduction et le livre auquel elle conduit en ont-ils souffert ? Les nombreuses éditions sont là pour attester le contraire. Il fallait pourtant remonter deux siècles pour rencontrer un livre écrit avec cette désinvolture catholique. Il y avait là le germe d'une révolution tout entière, et l'exemple a profité à plus d'un. Mais l'influence de ce bel et grand exemple ne s'est pas étendue aussi loin ni aussi généralement qu'il eût été à désirer. Trop souvent depuis, nous avons eu des historiens catholiques qui, contrairement au conseil du Sauveur, ont voulu coudre à l'étoffe toujours neuve de la foi chrétienne les lambeaux toujours vieux, quoique rajeunis, de la sagesse mondaine. D'où vient cette illusion ? Faut-il y voir une marque de cet abaissement des caractères que les mêmes signalent avec tant d'insistance aujourd'hui ? Je n'ose le dire, car ce serait leur retourner, injustement sans doute, le reproche qu'ils adressent à d'autres. Mais il est permis de penser que si le sentiment de la dignité chrétienne était plus éclairé chez eux, ils seraient moins prêts à encenser les préjugés modernes. Comme Donoso Cortés ils s'apercevraient enfin que, depuis de longues années, nous tournons le dos au progrès, que les roues de notre char sont ensevelies jusqu'au moyeu dans une ornière où nous périrons si nous n'en sortons pas par un effort suprême. S'imaginer faire de la foi avec du naturalisme est aussi déraisonnable que vouloir faire en politique de l'ordre avec du désordre. Tout ce que l'on essaie dans cette méthode tourne à mal, et les conquêtes que l'on y fait n'en sont pas. Le beau succès d'arriver à être d'accord sur l'emploi de certains mots aussi sonores que perfides, lorsqu'on est séparé par un abîme quant au sens que ces mots représentent ! Ce sont les idées qui sont à refaire, et je ne sache rien de plus efficace pour cela que l'histoire racontée une bonne fois telle qu'elle est, avec ses enseignements surnaturels qui font planer la figure du Christ sur les plus vastes, comme sur les moindres mouvements de l'humanité.

Le souverain malheur de l'historien chrétien serait de prendre pour règle d'appréciation les idées du jour, et de les transposer dans ses jugements sur le passé. Il a besoin au contraire de les voir telles qu'elles sont, hostiles au principe surnaturel. Il faut qu'il se rende compte des ravages du paganisme moderne, et que, pour ne pas en être envahi lui-même, il ait sans cesse l'œil fixé sur l'immuable vérité révélée, telle qu'elle se manifeste dans l'enseignement et la pratique de l'Eglise. "Un sentiment ennemi de la foi, une surexcitation de l'esprit païen, dit M. de Champagny, a été le souffle qui a poussé la tempête de 1789". Si vous en êtes encore à l'admiration pour les conquêtes d'alors, je crains beaucoup pour vos jugements historiques et pour le ton de vos récits quelle que soit d'ailleurs votre intention d'orthodoxie. Heureux l'historien qui, au milieu de la mêlée des principes contradictoires, affranchi de toute recherche de popularité, disciple jusque dans les moindres choses de cette Eglise à qui appartient l'avenir du temps et celui de l'éternité, aura su traverser une si terrible crise sans avoir sacrifié la moindre vérité sur son passage !

CHAPITRE IV - LE CHRIST HEROS DE L'HISTOIRE

Autant il importe de prémunir les catholiques contre la tendance naturaliste des idées de notre siècle dans l'appréciation des faits historiques, autant et à plus forte raison est-il nécessaire de les prévenir que ce naturalisme n'existe pas simplement à l'état de théorie, mais encore qu'il se trouve généralement insinué et même appliqué dans le plus grand nombre des écrits qui ont été publiés depuis longtemps, par des auteurs même orthodoxes d'intention, sur les questions d'histoire générale ou particulière. Rien n'est plus rare que les livres d'histoire où le sens chrétien ne fait jamais défaut. Tel historien sera, dans son langage privé, dans sa pratique, le fidèle disciple de l'Eglise, qui, lorsqu'il tient une plume, ne trouve plus que le verbiage philosophique pour raconter et expliquer les faits. C'est un malheur que ce double langage, que cette double vie ; mais c'est un danger pour les lecteurs, surtout pour la jeunesse. Il en résulte que nous ne rencontrons plus guère de ces chrétiens tout d'une pièce, comme ils étaient autrefois, et comme il serait à souhaiter qu'il en existât beaucoup de nos jours.

Il n'entre pas dans mon intention de faire ici une revue de l'histoire universelle, ni de signaler les mille points sur lesquels on a trouvé moyen d'infiltrer le naturalisme ; je me bornerai à relever en passant quelques traits qui pourront servir d'exemple. En thèse générale, le naturalisme se reconnaît dans un livre, lorsque l'auteur affecte de voiler l'action de Dieu pour relever l'action humaine ; lorsqu'il s'attache aux idées philosophiques de la Providence, au lieu de proclamer l'ordre surnaturel ; lorsqu'il raisonne de l'Eglise comme d'une institution humaine ; lorsqu'il prononce sur les faits, sur les idées, sur les hommes, autrement que l'Eglise ne prononce elle-même. On aime à aller de l'avant, à passer pour être de son siècle ; en un mot, on est trop pressé de recueillir le genre de succès réservé à quiconque a su mériter le nom d'homme de progrès.

L'histoire de l'ancien monde est traitée dans le genre naturaliste, lorsque le narrateur, au lieu de montrer l'imperfection des vertus païennes, leur consacre une admiration à laquelle elles n'ont pas droit. J'entends ici par vertus païennes ces qualités et ces actions éclatantes à l'extérieur, dont le principe n'était pas de réaliser la loi divine, mais l'orgueil, la dureté de cœur, le mépris stoïque de la vie, le culte barbare d'une nationalité matérielle. On sait les funestes excitations qu'a produites cette apothéose des vertus païennes à la fin du XVIIIè siècle, et avec quelle rage les monstres d'alors s'inspiraient des exemples de la Grèce et de Rome. Mais il est un autre écueil que l'historien chrétien doit s'attacher à éviter. Disciple de la révélation, qu'il prenne garde de ne pas se figurer que les Gentils se trouvaient dans l'impuissance d'arriver à la connaissance du vrai Dieu et à la réalisation, dans un degré suffisant, des vertus qui l'honorent et qui sont le salut de l'homme. Les moyens d'une Providence surnaturelle pour opérer ce grand dessein sont l'un des objets de l'histoire chrétienne ; et à côté de l'Eglise judaïque, la théologie catholique nous découvre l'Eglise des Gentils, moins visible, moins latente, mais toujours accessible par la grâce qui ne fut jamais refusée totalement à la créature humaine, même la plus délaissée.

Il ne s'agit pas ici de la philosophie, instrument d'orgueil et de déception, mais de la parole de Dieu transmise d'une manière orale, luttant contre le flot toujours montant du polythéisme et ravivée par les secours de cette Providence surnaturelle dont nous parlions tout à l'heure et par mille incidents extérieurs, par mille touches intérieures, que l'infinie bonté de Dieu n'a point réservées seulement pour les chrétiens. Que l'historien catholique n'oublie jamais cette parole : "Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité", et qu'il s'attache à découvrir comment, dans l'ancien monde, Ninive tout entière savait fléchir la colère du vrai Dieu, à la simple parole de Jonas ; comment le centurion Corneille était devenu mûr pour le baptême avant d'avoir connu la mission du Sauveur. Le rôle du peuple juif, le bruit des prodiges opérés en sa faveur, ses relations si étendues à certaines époques, ses migrations en Egypte d'abord, plus tard en Assyrie, en Perse, jusqu'aux Indes ; la traduction de ses livres sacrés en langue grecque, au siècle des Ptolémées ; ses synagogues répandues au delà des limites du monde connu et florissantes au sein de Rome et de la Grèce, depuis déjà des siècles, quand parut l'Homme-Dieu ; tous ces faits sont autant d'éléments à l'aide desquels il est aisé de suivre encore aujourd'hui la trace du surnaturel dans les annales de l'ancien monde.

Parlerai-je des oracles, des prophètes de la Gentilité, dont l'Ecriture nous fournit un type dans Balaam ; des Sybilles, en se bornant même à ce que nous en apprennent Cicéron et Virgile ? Fontenelle fut en France l'un des précurseurs du naturalisme, et il ne craignit pas, dans un siècle où la foi régnait encore, de donner un démenti brutal aux plus graves monuments du christianisme primitif, en soutenant que les oracles n'avaient pas cessé à l'avènement du Christ, attendu, disait-il, que les oracles n'ont jamais été qu'une supercherie du paganisme. Il fut aisé à la science chrétienne de démontrer que la thèse de Fontenelle conduisait au pyrrhonisme historique, et de venger le bon sens des peuples de l'antiquité calomnié gratuitement par un homme que travaillait déjà l'antipathie du surnaturel.

L'historien chrétien de l'ancien monde rencontrera souvent sur sa route le surnaturel diabolique dont l'empire n'avait pas encore ressenti la force victorieuse de la Croix. Qu'il ne craigne pas de caractériser le dur esclavage de Satan, qui pesa sur nos pères de la Gentilité, durant les siècles qui s'écoulèrent avant l'accomplissement de la promesse. Nul homme n'a jamais été le domaine propre de l'esprit de ténèbres sans l'avoir mérité ; mais, en ces temps, la puissance de l'esprit de mensonge était beaucoup plus étendue qu'elle ne l'a été depuis la victoire du Fils de Dieu ; et refuser cette explication des affreux désordres de l'ancien monde, serait, chez un chrétien, non seulement un acte coupable de respect humain, mais un manque de foi que rien ne peut justifier. Jésus-Christ n'a pas omis de nous parler du diable par son nom ; Il l'a appelé le prince de ce monde ; et l'on dirait que certains auteurs chrétiens de nos jours ont un parti pris de ne tenir aucun compte des nombreux passages de l'Evangile où cet agent pervers nous est dénoncé comme l'auteur de tous nos maux. On parle du mal, du génie du mal, du désordre, de l'erreur, de la dépravation humaine ; mais toute cette métaphysique couvre mal la répugnance que l'on éprouve à mettre en scène l'être mauvais qui profite si habilement de l'oubli qu'il a su répandre de nos jours, jusque sur son existence. Qu'il nous soit donc permis de dire qu'une histoire de l'ancien monde où l'on n'articule pas le nom de l'éternel ennemi de Dieu et de l'homme, où l'on s'obstine à vouloir expliquer le mal par le seul effet de la perversité humaine et des passions, n'est ni une histoire chrétienne ni une histoire complète. On y a omis à plaisir la principale cause des désordres qu'on avait à raconter.

Quant au fait de la succession des empires, de l'unification des peuples qui devait en être la suite, des prophéties qui avaient tout annoncé, il est évident que l’historien qui ne sait pas ou ne veut pas dire quel est le but de toutes ces vicissitudes, qui ne signale pas le règne du Christ approchant toujours plus, à chaque révolution des peuples, est un aveugle qui travaille à maintenir d'autres aveugles dans les ténèbres, au sein desquelles il lui plait d'habiter. C'est là de l'histoire sans but, à la manière des païens qui ignoraient où Dieu menait le monde. Les historiens voient bien que tout aboutit à l'empire romain, à cet empire colossal qui doit succomber sans retour ; mais l'empire de Jésus-Christ auquel l'empire romain devait servir de marchepied, ils n'en parlent pas. Est-ce que, à leurs yeux, Jésus-Christ est le grand civilisateur de la race humaine, Celui à qui le monde doit tout ; mais dire qu'Il règne, qu'Il a un empire, que ce monde est Sa propriété, que nul n'y commande désormais qu'en Son Nom, c'est à quoi l'on n'a jamais songé. Jésus-Christ règne sur les esprits, sur le moral des hommes ; son royaume n'est pas en ce monde. On dirait vraiment que telle est la pensée de beaucoup d'historiens, chrétiens pourtant, lorsqu'on les voit dérouler l'histoire des peuples anciens, sans avoir l'air de se douter qu'ils préparent la voie au Verbe Incarné. Ils disent bien que la venue du Christ est le plus grand événement des temps, que le Christ est l'auteur de la plus vaste et de la plus salutaire révolution qui se soit accomplie sur ce globe, mais ils ne laissent jamais deviner, encore moins disent-ils, que la terre, durant des milliers d'années attendit son Roi, et qu'elle le possède depuis dix-neuf siècles.

Lorsque nos pères, dont l'éducation avait été si fortement imprégnée de christianisme, descendirent dans la lice pour combattre l'école de Voltaire, qui osait prétendre que Jésus-Christ avait fait rétrograder l'humanité et que Sa religion conduisait les hommes à la barbarie, il devint nécessaire alors de soutenir contre les philosophes cette thèse nouvelle et facile à démontrer, que la civilisation moderne est, dans tout ce qu'elle a d'utile pour l'homme et la société, la fille du christianisme, et que les religions païennes, le polythéisme et la philosophie, conduisaient les peuples à l'abrutissement et à la destruction. Ce point de vue incontestable n'avait alors aucun danger, car ceux qui le soutenaient n'ignoraient pas que la mission de Jésus-Christ a encore eu pour objet d'autres intérêts bien plus précieux pour l'homme et la société que ceux qui se rapportent à l'économie politique ; on savait que les fruits du christianisme qui, même dans la vie présente, placent les nations chrétiennes si fort au-dessus de celles qui ne le sont pas, ne sont que de pures conséquences de ces autres bienfaits d'un ordre infiniment supérieur que Jésus-Christ est venu nous apporter. On savait par cœur l'Evangile ; on ne le lisait pas pour y chercher les versets que l'on s'imagine pouvoir détourner dans le sens des idées du jour, en passant les autres sous un discret silence ; on acceptait tout, et l'on savait parfaitement que si Jésus-Christ annonce que "le prince de ce monde sera chassé de son empire", que le sang rédempteur sera versé pour la réparation du péché, que le genre humain sera appelé à ne plus former qu'un seul troupeau sous la houlette du Bon Pasteur qui donne Sa vie pour Ses brebis, pas un mot n'était dit sur la régénération politique des peuples, sur la civilisation à venir, sur les futures conquêtes de l'intelligence, sur le progrès des sciences et des arts ; tous avantages qui nous sont venus par le christianisme et qui ne seraient pas venus sans lui. Dans tout l'Evangile, il n'y a qu'une seule parole du Christ qui désigne ces biens du temps : "Cherchez le royaume de Dieu et Sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît". Le reste, cætera, voilà comment le Christ en parle, dans la crainte que nous n'en fassions la chose principale, la chose même comparable. Les défenseurs du christianisme, au XVIIIè siècle, savaient tout cela, comprenaient tout cela, et ils s'attachaient à relever tous ces bienfaits extérieurs du christianisme, que Julien l'Apostat lui-même commençait à saisir dès le IVe siècle, et que la Turquie aujourd'hui nous envie sans pouvoir jamais y atteindre, ce n'était pas qu'ils cessassent d'attacher la première importance aux bienfaits surnaturels dont le divin mystère de l'Incarnation a été la source.

Depuis, le temps a fait un pas ; la société moderne, dont quelques-uns d'entre nous sont si fiers, a commencé ses destinées tant soit peu orageuses ; le christianisme ne figure plus dans les œuvres publiques ; la législation ne l'avoue pas comme lien social, et si elle lui assure une protection plus ou moins étendue selon les temps, ce n'est pas du tout parce qu'elle le reconnaît pour divin, mais uniquement parce que ce culte est censé représenter l'intérêt religieux de la majorité de la nation. Dans une telle situation la foi vit encore chez un grand nombre d'âmes, en sorte que les fruits du christianisme continuent de se produire dans une certaine mesure ; mais quel sera le lien des chrétiens entre eux ? Comment s'uniront-ils pour former cette force invincible qui triompha du paganisme ? Sans doute par l'énergie et l'homogénéité de l'idée chrétienne ; c'est là qu'est le besoin et non ailleurs. Je le demande, y a-t-il trace d'économie politique, d'utopies, de perfectibilité humaine, dans les écrits des auteurs chrétiens des trois premiers siècles ? Cependant, au IVe siècle, les chrétiens étaient devenus la majorité, et Constantin, recevant le baptême, n'était qu'un chrétien de plus. S'il ne se fût pas rendu, son successeur eût été plus clairvoyant et plus sage. Comment donc s'opéra la conquête ? Par la foi en Jésus-Christ crucifié, apportant au monde des mystères à croire et des vertus surnaturelles à pratiquer. Aux yeux des premiers chrétiens, l'ère du Christ n'était par l'ère de la civilisation ; trop de crimes et d'abaissements les entouraient pour qu'une telle illusion leur devint possible ; pour eux, l'ère du Christ était l'ère du salut offert à chaque homme, à la condition de sacrifier les biens de la vie présente à ceux de la future, dont le sentier venait d'être ouvert par le Rédempteur. Il ne fallut ni plus ni moins pour régénérer le monde ; de nos jours, il ne faudra ni plus ni moins pour le sauver.

C'est donc une pauvre manière, pour un auteur chrétien qui écrit l'histoire, que de nous donner la venue de Jésus-Christ dans le monde comme le grand fait social et de se livrer aux lieux communs plus ou moins rajeunis sur ce sujet. Personne ou presque personne ne contestera vos faits ni vos conclusions, d'autant que vous excellez à parler le langage du jour. Mais quand donc vous plaira-t-il d'employer votre talent à écrire pour les chrétiens ? Ne comprenez-vous pas que toutes ces vues d'application à un ordre inférieur, toujours reproduites et avec une variété qui n'est qu'apparente, ont pour résultat de déprendre peu à peu les hommes de l'ordre surnaturel dont nous ne maintenons en nous la prépondérance que par l'effort de la foi ? Les hommes ont plus besoin qu'on leur répète que Jésus-Christ est venu pour les racheter, qu'il n'est nécessaire de leur dire sur tous les tons que l'objet de Sa mission a été de les civiliser.

Mais, me direz-vous, faut-il donc cesser d'insister sur les conséquences de l'Evangile ? A Dieu ne plaise que je vous donne un tel conseil. Toute vérité est utile, mais toute vérité doit être classée selon son importance. Qui, aujourd'hui, encore une fois, ose douter des résultats qu'a produits le christianisme pour le perfectionnement de la condition humaine dans la vie présente ? Quelques impies forcenés avec lesquels on ne discute pas. Les philosophes, les politiques, les économistes sensés sont pour vous ; inutile donc de faire assaut avec eux en fait d'éloges pour le grand civilisateur des temps modernes. Ce qui presse, ce qui est à propos, c'est de songer aux chrétiens qui ont besoin d'être soutenus et ralliés. Or, vous ne le ferez qu'en promulguant à haute voix que, sous le règne de César Auguste, le Fils unique de Dieu a daigné prendre chair au sein d'une Vierge et S'offrir en sacrifice pour racheter les péchés du monde et briser le joug de Satan qui tenait l'homme asservi. En parlant ainsi, vous parlerez comme saint Augustin et comme Bossuet ; cela ressemblera bien un peu au catéchisme, mais ne vous en inquiétez pas ; c'est précisément le catéchisme qui fait défaut aujourd'hui. Le catéchisme a servi de base aux deux grandes œuvres historiques de saint Augustin et de Bossuet, et l'on ne remarque pas que leur talent ait baissé pour cela. Maintenant, si vous avez quelque chose à ajouter sur les applications de l'Evangile au bien-être de l'homme et de la société, ne vous en privez pas. Nous vous écouterons et nous en profiterons. Il est vrai que rien ne nous étonnera, car nous comptions sur "le reste, cætera" promis par Jésus-Christ même. Ce dont nous avons besoin seulement, c'est que ce "reste, cætera", ne soit pas l'unique bien que vous osiez signaler dans la venue du Christ sur la terre. Nous sommes faibles dans la foi, notre éducation a souvent été peu chrétienne, la société qui nous entoure ne reflète pas nos croyances ; et, ce qui accroît le péril, nous vivons au sein d'une révolution sociale qui tient en fermentation tous les orgueils.

On dira peut- être que prendre une telle marche, c'est le moyen de peupler de ses livres les rayons des bibliothèques de paroisse et des cabinets de bonne lecture. Peut-être, en effet, vos livres chrétiennement pensés et chrétiennement écrits courent-ils la chance d'aller rejoindre dans ces humbles dépôts le Discours sur l'histoire universelle, au lieu de vous ouvrir les portes de l'Académie ; mais quel malheur y voyez-vous ? La première nécessité aujourd'hui est de fortifier et de protéger les chrétiens dans leur foi ; la seconde est d'en accroître le nombre. Si vous obtenez le premier but, vous n'aurez pas perdu votre temps. Quant au second, il est évident que vous l'avancerez peu, en persuadant à ceux qui ne croient pas que ceux qui croient pensent et parlent comme eux. D'ailleurs, nous avons des écrivains catholiques, un petit nombre, j'en conviens, qui tout en ne cherchant que la pure orthodoxie, sont arrivés à préoccuper à la fois et les simples croyants et les gens de goût et d'intelligence.

Et n'éprouvez-vous pas le besoin de dire une bonne fois ses vérités à votre siècle ? N'y a-t-il pas assez longtemps qu'on le flatte et qu'on l'égare en ne soutenant le vrai qu'avec mesure, en colorant d'un vernis moderne et douteux ce qu'il y a de plus antique et de plus immuable ? Vous avez raison, on a découvert je ne sais quels terrains neutres sur lesquels certains croyants se réunissent aux incroyants pour tenir des sortes de congrès d'où chacun sort aussi avancé qu'il y était venu ; mais que résulte-t-il de ces rapprochements ? des compliments mutuels, et, en attendant qu'il en provienne autre chose, la société, qui périt parce qu'on ne lui parle pas franchement de Jésus-Christ, vous demande compte de vos talents, de votre influence, que dis-je ? de vos convictions chrétiennes, si souvent dissimulées sous des dehors naturalistes. Il est temps de pénétrer sa phrase d'un accent plus chrétien, et de parler dans les livres sur le ton que l'on trouve de mise au sein de la famille. Vous n'instruiriez pas vos enfants de leur religion en employant des théories naturalistes ; vous auriez peur de n'en pas faire des chrétiens. Vous tenez pour eux au catéchisme, que vous commentez par vos exemples ; que vos livres, vos discours, vos écrits publics, en soient donc à leur tour l'expression. Le moment est d'autant mieux choisi que vous constatez vous-même la bienveillance avec laquelle on vous écoute. Faites un pas, et racontez désormais les faits de l'histoire avec l'accent d'un chrétien convaincu qui éprouve le besoin de proclamer que le progrès est en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Vous serez alors un digne historien devant Dieu et devant les hommes.

Il est d'expérience que les hommes d'aujourd'hui qui ne sont pas croyants ne devinent rien par eux-mêmes, en fait de principes, dans les choses religieuses. Cette impuissance résulte du silence trop discret que l'on garde depuis trop longtemps vis-à-vis d'eux et qui leur laisse tout ignorer. Il est impossible de n'être pas frappé du dévouement et de l'héroïsme tranquille des Sœurs de charité. Sans doute, on se rend compte en général du principe déterminant de ce dévouement et de cet héroïsme, on sait que le sentiment religieux en est la source. Mais parmi les personnes qui réclament leurs secours, celles qui n'ont pas le bonheur d'être éclairées de la lumière surnaturelle, quelle idée se forment-elles du sentiment religieux qui anime ces Sœurs ? Car enfin, le sentiment religieux se trouve partout où existe une religion. D'où vient donc qu'un tel dévouement n'existe pas dans les religions de l'ancien monde ? D'où vient qu'on ne le rencontre, parmi les peuples chrétiens, que chez eux de la communion romaine ? Il y a donc là le produit d'un dogme particulier qui ne se trouve pas ailleurs. On aurait dû sonder jusque là, en ce siècle où l'on aime à se rendre compte de tout, où l'on dresse la statistique de tout. On ne le fait pas ; on se borne à admirer, tout en agréant les services. Au fond, la chose est bien simple ; il ne s'agit que de dire aux intéressés : "Vous avez des Sœurs de charité à vos ordres, parce qu'il existe un sacerdoce fondé par Jésus-Christ, et que les membres de ce sacerdoce exercent le pouvoir de purifier les âmes et de les mettre ensuite en rapport avec Dieu même, dans un mystère qu'on appelle la communion et dont ils sont les dispensateurs. Si ce sacerdoce cessait d'agir, s'il était repoussé de nos sociétés, vous verriez s'éteindre du même coup la race de ces servantes des pauvres et des malades. Ce que vous nommez le sentiment religieux ne saurait plus les produire désormais, encore moins les multiplier".

C'est ainsi qu'une question de dogme révélé est amenée naturellement pour résoudre le problème particulier dont nous parlons ; il en est de même, qu'on n'en doute pas, pour toutes les autres questions que l'on pourrait élever sur les diverses formes du progrès que le christianisme a fait goûter aux nations chrétiennes. Nos pères, qui étaient chrétiens par tradition, ne l'ignoraient pas quand ils discutaient la question économique du christianisme avec les philosophes d'alors ; mais nous, nous ne le savons plus, et c'est pour cela qu'il est nécessaire qu'on nous le dise, au risque d'en effaroucher quelques-uns. Or, c'est à l'histoire en particulier qu'il appartient de formuler ses récits de manière à savoir exprimer tout ce qu'il importe que l'on connaisse. Qu'est-ce qu'un récit historique où l'on raconte les effets, sans avouer franchement les causes ?

Nous l'avons dit, et nous le répétons, la destinée du genre humain est une destinée surnaturelle ; il suit de là qu'une histoire qui ne s'inspire pas aux sources surnaturelles, ne saurait être une histoire véridique, quelques chrétiennes que fussent d'ailleurs les convictions de celui qui a jugé à propos de l'écrire.

TABLE DES MATIERES

CHAPITRE I : Le surnaturel dans l'histoire

CHAPITRE Il : L'action de la sainteté dans l'histoire

CHAPITRE III : Les devoirs de l'historien chrétien

CHAPITRE IV : Le Christ Héros de l'histoire



[1] Melotte : terme qui, dans l’antiquité et au début du Moyen-Âge, désignait l’habit monastique ; pallium : pièce du vêtement épiscopal, insigne de la dignité des métropolitains.

[2] Toutefois, les historiens récents pensent que les Vandales ne donnèrent pas l’assaut, mais traitèrent, après un siège de quatorze mois, et que les habitants furent épargnés (Gautier, Genséric, roi des Vandales).

[3] La fin du XVIIè siècle vit l’illustre visitandine, sainte Marguerite-Marie Alacoque, qui est à l’origine de la dévotion moderne du Sacré-Cœur. Mais, en 1858, son procès de canonisation était encore loin d’aboutir.

[4] Du temps de Dom Guéranger, on ne parlait pas encore de la Béatification des Martyrs de la Révolution. Au reste, on peut considérer ceux-ci comme faisant déjà partie de la magnifique phalange des Saints et des Saintes du XIXè siècle. Dans l’ensemble, le jugement de Dom Guéranger sur la fin du XVIIè siècle et sur le XVIIIè siècle sont à maintenir.